À la Une

#23 Cette vie de miel et de poison

J’ai le sentiment que tout oscille dans cette vie entre deux états d’âme. D’une part, le mouvement, la puissance de vie brute, la tempête, le chaos et de l’autre, le néant, le vide dévorant contre lequel aucune lutte ne sait nous satisfaire parce qu’elle est vouée à perdurer. On se bat contre l’inconnu, l’immobilité des êtres et l’essence même du vide.

Et tous les jours pour faire taire le silence, j’écris. La plupart du temps, je me force à m’armer de mots pour faire taire les démons qui assiègent mon coeur.

Je vomis du texte pour entamer la bataille. C’est là que le travail commence. Mon corps reprend ses esprits, la possession de soi-même. Le cerveau domine mes passions et pare mes idées de miel pour panser la blessure et contrer le poisson. Les larmes coulent d’elles-mêmes pour exorciser la douleur ; je ne m’arrête pas. L’essentiel c’est d’écrire, comme si les flots se déversaient sur la page. Dans ces moments-là, c’est soit Marine soit Mélodie qui me guide parce que Beyrouth et Prague ont été de vrais chocs émotionnels dans lesquels j’ai perdu tout contrôle.

C’est à ça que j’associe ma plume : au chaos avec cette ambition, trouver l’harmonie dans le désordre, n’est-ce pas ce qu’on voit dans n’importe qu’elle œuvre d’art ?

Lassitude : c’est le premier qui lui vient aujourd’hui. Est-ce que c’est le bon mot pour commencer son roman ? Sûrement pas. Peut-être pour l’achever, qui sait.

Mélodie est rentrée en France à reculons, peu inspirée par la grisaille. Le ciel ne lui souhaite pas la bienvenue : une pluie fine floute le paysage.

« Qu’est ce que tu écris ? tu tiens un journal intime ? »

Au fond d’elle, Mélodie aimerait penser que la question de son amie est naïve, presque autant ridicule qu’offensante. Il n’en est rien. Ces pensées passent en coup de vent. 

En réalité, elle n’a pas de réponse. Est-ce qu’elle met sa vie en roman ou crée de la fiction ? Est-ce qu’elle y plonge avec un morceau d’elle plus qu’une simple inspiration ? 

Elle n’est plus aussi sûre qu’à l’instant où elle avait décidé d’écrire, il s’agissait d’aller au-delà de son existence ou de se soigner par les mots. 

Elle se met à douter, le regard perdu dans les nuages à peine perceptibles entre le hublot et les larmes que la troublent.  

Elle n’a pas eu le temps de le vivre, ce roman qu’elle écrit, l’amour après la chute, la joie après le désespoir. Elle n’en a eu qu’un avant-goût. Elle a commencé à écrire pour réaliser le rêve à travers les mots, imaginer le bonheur pour le vivre ou au moins faire semblant d’y parvenir. Elle n’a pas eu le choix. Le premier homme qu’elle avait jamais aimé s’est détourné d’elle en un battement de cils et le second n’a fait que passer et s’éloigne de la réalité comme un bateau au large, un souvenir à sa mémoire. 

Il n’y en aura pas d’autre, Mélodie le sent profondément, c’est l’hymne qu’elle est prête à entendre jusqu’à la fin de sa vie.  

Slava ne reviendra pas, mais l’écriture est là, au creux de ses yeux, les mots recréant la superbe de son visage jusqu’aux fossettes, les yeux d’émeraudes. Quelques passages de Maple Leaf Rag resurgissent et elle se met à détester son instrument de musique préféré. Maudit piano !

Qu’est-ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’elle a entamé une page d’un journal intime ? Peut-être et pourtant, elle se sent détachée du contenu qui la concerne dans les grandes lignes tout en se sentant appelée par l’inconnu. Certains détails sont de pure fiction comme pour arranger sa vision des événements qu’elle recrée. Ça va plus loin car elle n’a pas l’intention de seulement dire mais de créer un tissu de mots cousu avec le peu d’astres et d’espoir qu’elle éprouve pour l’univers. C’est vrai qu’elle a toujours eu un stylo dans sa poche au cas où quelque chose devait être écrit. Un réflexe de longue date. Lorsqu’elle avait senti la soif d’écrire l’assaillir, le stylo l’attendait et les raisons de sa présence étaient devenues magiques.

C’est pour cela qu’elle écrit : pour la magie du réel à travers les mots. Créer pour remédier à son éternelle impuissance face à la tristesse, l’embrasser entièrement pour faire jaillir une beauté qui n’existait pas encore.

Victoria Gautier

À la Une

#22 La Quête du Bleu

C’est drôle comme les mots sont têtus, parfois, à choisir quand sortir et quand se cacher. Il faudrait les dompter, si seulement c’était possible…
Je ne parle pas de la page blanche, de la page grise. Je n’ai pas de méthode pour contrer cet autre aspect de l’écriture que j’ai connu cette année, à Venise.

Je n’ai jamais eu de mal à écrire sur les pays qui m’inspiraient. J’ai l’impression que mes sens savent d’eux-mêmes s’imprégner de la lumière et des sons de la ville, le silence des nuits, la mélodie de la pluie. Ces lieux me hantent encore, je les ai dans la peau : Beyrouth, Prague et un soupçon de l’euphorie d’Angoulême dans l’effervescence du festival de BD.

Alors, quand j’ai su que j’allais vivre 4 mois à Venise, j’ai tout de suite eu envie d’écrire sur elle. Dès mon arrivée, la magie s’est opérée ; j’avais le cœur qui battait à chaque coin de rue, pressée de rencontrer l’inspiration. Tout était là, présent et fort dans ma poitrine, tout sauf l’émoi de l’écriture qui s’écoule. C’est là-bas que j’ai commencé l’aventure de ce blog. C’est là-bas que j’ai relancé l’envie de partager l’envie d’écrire lors d’ateliers.

Que reste-il de Venise dans mes écrits ? Pas grand chose, presque rien à vrai dire. J’ai attendu le déclic : après tout, j’avais écris à Beyrouth comme à Prague avec un pied déjà hors des terres… Alors, je me demande encore où ma Venise s’est emparée de moi et comment la retrouver par les mots et les sens auxquels je n’ai plus accès à présent ?

Il ne me reste rien de Venise si ce n’est une couleur : le bleu. Elle a guidé l’instinct de ma plume, de mes ballades, mes pensées découlées malgré moi en pleine rue, au sommet de ponts. J’étais essoufflée, tous les jours, de courir et chercher Venise dans les détails, accaparée de toute parts par des sensations que je ne maîtrisais plus. Venise s’est emparée de moi, je n’ai plus le contrôle.

Mais comment retranscrire cette détresse assourdissante dans les mots ?

Elsa a fait tomber son croissant dans le canal. Elle n’y croit pas, elle qui n’avait qu’une hâte : goûter son tout premier cornetto alla crema. C’est raté. Elle tourne la tête et tombe nez à bec avec la mouette.

« Mais c’est dingue ça : t’es pire qu’un pigeon ma parole ! »

Cette dernière lui répond quelque chose d’incompréhensible.

« Désolée ma vieille, moi je ne comprends que les oiseaux qui savent chanter. »

La mouette suit Elsa des yeux ; elle fait demi tour en direction de la pasticceria qui lui avait promis une douceur. Elle s’installe au comptoir et commande un macchiatone. On ne l’y reprendra plus.

Le soleil s’est levé et caresse les toits des immeubles fatigués qui émergent peu à peu lorsque les ombres rentrent se coucher. La ville quant à elle s’éveille au rythme du ramassage des ordures. Attenzione ! Faut pas traîner, c’est l’heure où plus personne n’a le droit à l’erreur si on ne veut pas que l’appartement empeste les effluves des restes, les carcasses des poissons achetés au marché du Rialto. Aussitôt qu’on a frappé à la porte, que la sonnerie a retentit, il faut sortir, ne pas oublier les poubelles avec soi, ne pas trébucher dans l’escalier et jeter le sac dans le bon bac – pour une fois qu’on fait le tri ! Il suffit d’une minute de trop pour que l’attelage soit reparti.

Elsa se réjouit de ce spectacle matinal, les rues qui grouillent de fantômes en marche, du bruit des pas sur les pavés, l’air humide qui emporte tout et s’engouffre dans ses pensées. Entre les rues coupe-gorge, les campo luisent dans la ville et regroupent des puits de lumières : le sourire des retrouvailles, la sortie des écoles, les ballons qui jalonnent le sol, le rire des enfants bien trop agités, les terrasses qui pullulent et animent l’atmosphère. Au comptoir on commande un caffè, une part de pizza, un ciacolata calda per favore, l’accent vaguement italien à San Marco, fièrement vénitien bien plus loin où la rumeur étrangère n’a pas encore planté ses griffes dans ce qui reste de réellement vivant dans cette ville morte-vivante, musée à ciel ouvert où chaque pierre, chaque mur, sitôt qu’il est décoré ou ébréché, raconte l’épopée d’un prince ou d’une comtesse que nous ne valons pas même en rêve.

C’est là qu’elle est venue retrouver la couleur de son écriture : le bleu.

A bientôt pour suivre Elsa à Venise !

Victoria Gautier

À la Une

#21 Les laisser m’échapper

C’est comme une poignée de sable qui file entre mes doigts. J’ai beau m’acharner, rien n’est fait : c’est peine perdue. Tout m’échappe. Ce n’est plus moi qui décide.

Je dois faire le tri dans l’histoire qui s’écrit pour que le roman soit le plus lisible possible. Dans mon esprit pourtant tout est clair : c’est le film que je déroule depuis des années, je n’ai pas de mal pour m’y retrouver. Seulement, je redoute de vous perdre vous, dans ce dédale de personnages. Alors, ils m’échappent, je le sens, et je dois laisser faire. Les laisser m’échapper pour mieux construire l’architecture du roman. L’histoire reste la même, mais c’est la manière de dire les choses, de les écrire, qui doit évoluer. C’est ce mouvement qui s’opère depuis quelques temps. J’ai tout mis en œuvre pour conserver l’équilibre des mots et l’existence des personnages qui me guident pour écrire. Alors je vous le dis maintenant que le crime n’est plus une éventualité : Alice et Loïc seront encore là, au creux des pages, avec une apparition différente : le souvenir. On se souviendra d’eux. C’était le meilleur moyen de la conserver : c’est que je tiens à ma peintre et mon guitariste/parolier ! Diable !

Pour le moment, une relation épistolaire pour ne pas tout vous dévoiler d’un coup 😉 Bonne lecture !

Victoria

(c] gya den

Ici, la vétusté de la route m’a réveillée. Je sens qu’elle a vécu pour me recueillir. Les collines me saluent avec le vent, les arbres plissent sous son appel ; j’ouvre la fenêtre pour mieux sentir sa présence, fraîche et tendre.

Ce sont les premières lueurs de l’été et je vois dans le miroir du ciel de nouveaux horizons, une autre toile, peut-être, dont je ne connais pas encore la couleur mais qui sommeille au fond de mon être, comme le souvenir d’un talent qui attend pour se saisir de mon corps tout entier.
C’est la première fois que je respire cette année.

Je me suis enfuie.

Alice »

À la Une

#20 Le deuil d’idées transformées

(c) Mathias P.R. Reding

Lorsqu’on écrit, on arrive toujours à ce moment fatidique où la plume devient une arme. C’est inévitable. Les idées sont peut-être bonnes, mais rien n’y fait. La route du roman ne s’offre plus à nous comme au premier jour et l’écriture est las, redondante, imprécise et irréalisable. Ça ne colle plus : quelque chose cloche. Le crayon circule sur la page, en quête d’un après. Il lutte et veut continuer le périple. La page s’agrémente de rature. On raie tout, même d’avance. La prose n’ose plus s’annoncer. Si l’on ne fait pas du sur-place, on recule. Alors, on laisse les mots retomber dans le flou et on suspend l’écriture. Un jour, une semaine, un mois, et puis le temps se perd. On ne se souvient plus très bien du problème. Peut-être qu’il n’y en a pas et que l’envie est passée ? Ce n’est plus pour nous, les phrases n’ont plus de sens. Pour ne plus tourner en rond, on efface toute trace. On extermine la verve et on se détache de soi. C’est fini, plus jamais. Le silence et l’attente pèsent trop.

Cette fois-ci, j’ai décidé qu’il en serait autrement. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse du syndrome de la page blanche. Les idées sont là, mais ça ne tient pas. Rien ne s’accorde. Je suis plutôt face à une « page grise », parce que je griffonne sans parvenir à un résultat qui me plaît et me ressemble. Il y a des idées qui parasitent l’harmonie de l’œuvre. Alors, pour contrer la page grise, on devient meurtrier : il faut tuer ces idées, les renouveler et leur donner une peau neuve.

Et c’est presque pire qu’une page blanche : là, les mots viennent mais pour leur laisser libre cours, il faut tuer quelque chose ou quelqu’un. Un idéal, un personnage, une histoire d’amour. On tue, çà et là, et on croit mourir nous aussi à petit feu. On renonce à une part de nous-même avec eux, un morceau qui a laissé sa trace, malgré tout et qui ne cessera de nous hanter. Jusqu’au point final. Ce sont nos fantômes.

Récemment, j’ai été confrontée à une grande page grise et la remise en question de plusieurs personnages. À la suite de longues interrogations et tentatives d’écriture, j’ai réussi à sauver leur souvenir dans le roman. Je les relègue au second plan car leur rôle n’était pas d’être héros mais d’incarner des valeurs. J’ai conservé les valeurs et atténué leur présence dans la narration.

Pressés de lire ? C’est pour bientôt !

Petit teasing : le prochain Petite Papier sera une lettre !

Victoria

À la Une

#18 Au seuil de la chute

Au seuil de la chute, l’absence de mots pour dire et comprendre les émotions qu’on rejette. L’une des clés de lecture que je vous dévoile en toute transparence pour comprendre Mélodie et l’itinéraire du personnage.

Désolée mais je me dois de vous prévenir : préparez vos mouchoirs !

Elle enclenche le verrou et s’enferme dans les toilettes. Elle n’a nulle part d’autre où se réfugier dans ce théâtre. Les larmes éclatent avec un cri qu’elle se force à refouler dans sa poitrine. Enterrer tout au fond de son être la douleur.

Elle essuie nerveusement l’eau qui s’échappe de ses yeux. Elle ne veut pas mouiller son costume. Ne pas laisser de traces.

Ces larmes, elle n’y avait pas le droit ; à mesure que son corps rejette la réalité, la honte monte. Est-ce qu’elle aussi elle est éligible, légitime à ressentir la douleur d’une perte qui n’est pas la sienne ?

Elle l’a rencontré plusieurs fois, et de loin, elle a vu l’amour qu’on lui vouait. Et c’est peut-être pour ça qu’elle regrette sans se l’avouer l’absence d’une quelconque relation comme on regrette de n’avoir jamais repéré les trésors qu’on côtoie.

Il est mort un mardi soir mais elle ne l’a su qu’à son réveil, ce matin. Elle a recueilli Mélodie à la porte, à 9h. Elle avait voulu la laisser dormir, surtout le jour de la création de la pièce.

À la vue de son visage bouffi, elle l’a enlassée avec tendresse et l’a installée dans des plaids, sur le canapé. Avant les mots, faire le café, sortir de quoi remplir le ventre gonflé de vide. Tatiana s’active pour masquer le silence, allume la radio. On y parle de Milan Kundera. Elle s’empresse d’éteindre le poste. C’est pas le moment.

Enfin, elles y sont ; Mélodie devenue un burrito géant, Tatiana engloutissant les paquets de gâteaux industriels. Elle s’est trompée : ce n’était pas des pépites de chocolat. Elle devrait faire plus attention.

“C’est fini, je ne serai plus jamais heureuse.”

Mélodie fond en larmes, son corps semble se dissoudre de plus en plus dans un état qui ne lui ressemble pas, que Tatiana ne lui connaît pas. Elle pense que son amie l’ignore ou refuse de l’admettre mais qu’elle l’a vécue son histoire d’amour, elle, et elle lui en veut, un instant, une seule et unique pensée furtivement qu’elle ose admettre : sa meilleure amie a le culot d’exposer son malheur à quelqu’un qui n’a jamais été heureux et c’est d’autant plus triste !

Mais elle répond :

“Moi non plus, si tu ne l’es pas.”

Mélodie l’enlace à son tour pour la remercier. Au moment où Tatiana sent les larmes monter, elle fait tout pour les retenir et parvient à repousser cette douleur. À présent, elle le devine, elle porte et partage elle-aussi cette perte qui ne lui appartient pas comme une promesse. Mais a-t-elle le droit de pleurer au même titre qu’une victime ?

Victoria Gautier

À la Une

#17 Baisers suspendus

J’ai ce titre en tête, depuis quelques temps. C’est drôle parce qu’il existait avant l’idée de tout contenu. Je voulais parler du temps. Je crois qu’il s’agit d’un tissu bien curieux. Qui peut nier son écoulement, fluide constant, comme la goutte d’eau qui tombe et qui tombe du robinet, la poignée de sable qui file entre les doigts ? Inexorable. Et pourtant, il peut se révéler subjectif lorsqu’il est vécu à mesure qu’il s’altère, s’arrête, se tord. Il se dissout dans sa propre matière aussitôt qu’on lui tient tête et qu’on lutte pour le retenir. Le cœur s’en mêle, l’instant se prolonge si bien qu’une seconde devient infinie. C’est de la magie. Tout sans dessus-dessous, le chaos, carnage silencieux. Quand deux astres se percutent, le temps se perd, on vit dans une spirale où les sensations n’ont pas d’âge, pas de limites, pour seule identité l’art et la couleur de l’être.

Je sais que cela peut paraître brumeux voire impossible mais je suis persuadée que le temps s’arrête parfois, dès lors qu’on accepte de naviguer à l’aveugle, sans repères, pour créer de nouveaux horizons. C’est ce que l’art provoque en moi, ce que la vie me permet de voir, si j’ai assez de courage pour tout laisser tomber et redéfinir les périmètres de mon existence. Alors quand j’écris, j’essaie de voir au-delà du temps. Je sais que cela semble un poil instable : on ne s’y retrouve plus. C’est comme si une fois la nuit tombée, une nouvelle vision s’animait et qu’on distinguait peu à peu des formes, des ombres pour relire l’espace. Il faut alors s’adapter, accepter le malaise pour se laisser tomber dans l’inconnu de baisers suspendus.

Ça fuse de partout. Elsa sent les têtes qui chauffent comme des locomotives dans la pièce, s’activent sans cesse, vont, viennent, portent et installent les oeuvres. Elle a toujours vu la logistique à la manière d’un ballet. Il y a des gestes répétés, que les membres connaissent par cœur, les corps qui bougent et ne s’arrêtent plus dans cette danse au rythme des livraisons.

On suspend des fils de nylon transparents au plafond pour installer les tissus; la lumière de leurs couleurs revêt sur les murs des reflets comme sil s’agissait de vitraux. La galerie prend des allures d’église, consacrant les œuvres, une prière pour le Beau, chuchotée timidement au moment de l’accrochage. On est bouche bée, qu’on y comprenne quoique ce soit, ou rien. Ça laisse sans voix, coupe le souffle déjà épuisé au cours de l’effort.

Le vernissage commence dans deux heures et huit minutes. Tout est en ordre, l’équipe est en avance.

On décide d’ouvrir une fenêtre, histoire de permettre à la sueur de s’extraire de la pièce. Quelqu’un décapsule une bière. Le son se fait écho métallique. On a bien mérité une petite pause. Elsa acquiesce d’un sourire. On lui répond en lui tendant une bouteille. Elle préfère du cidre mais il n’y en a pas. Tant pis, elle a trop soif.

Les rayons du soleil ont convié tout le monde dehors pour profiter d’une cure de vitamines. Les rires éclatent dans la rue déserte. Une brise pressée fait chanter le voisin, un jeune pommier d’une vingtaine d’années dont les feuilles s’épanouissent en cette saison.

« Je ne suis pas maladroit d’habitude mais voilà c’est arrangé. Comme si rien n’était arrivé. »

Elsa en profite pour errer seule parmi les œuvres. Au fil de ses pas, elle redécouvre l’histoire qu’elle a composée, mois après mois, pour réunir la collection. Un dialogue d’univers où les arts conversent. Soudain, elle entend quelque chose dans le renfoncement de la pièce. Elle s’approche et trouve un verre renversé qu’un homme nettoie. Un court instant, elle oublie ce qu’elle est venue chercher.

Sa voix pèse dans l’air et infuse l’atmosphère. Les dernières syllabes se dissolvent lentement.

C’est drôle, pense Elsa, l’homme a un pommier brodé sur sa veste en velours – quoiqu’elle hésite car les petits points de fil rouge lui font également penser aux décorations de Noël.

« Dis-moi, je me demandais, ça t’arrive souvent d’écrire des poèmes ?

– Oui. Elsa répond avec curiosité. mais comment tu sais ça ? »

Il se relève et vient lui indiquer le cartel d’une œuvre. Sur une toile blanche, l’artiste est venu broder au point de croix d’un fil bleu turquoise une forme illisible. Anatole aurait dit artistique.

« C’est bien toi qui fait les cartels ? Je vois mal Anatole pondre un alexandrin comme ça… « Qu’importe la forme, pourvu qu’on lut un Cygne. ». Très très fort l’usage du « e » muet. Tu en penses quoi ? Dit-il d’un ton léger.

– Anatole et les mots… c’est une longue histoire tu sais.

– En tout cas, je te remercie, ça fait du bien de te lire. Ça met en valeur tout le processus de médiation et de mise en contexte des œuvres. Ça te plaît ?

– Je ne suis pas sûre de comprendre de quoi tu parles.

– L’œuvre là. J’hésite sur ce bleu mais je suppose que c’est trop tard maintenant ! »

C’est étrange, pense Elsa, un homme chauve au rire enfantin. De quoi retarder l’usure du temps.

Elle ne se souvient pas d’avoir écrit un alexandrin expressément pour ce cartel. Elle observe la broderie.

« Elle me laisse perplexe, cette forme. Je sais que l’artiste n’est pas idiot. Il n’a pas cherché à faire n’importe quoi. On dirait qu’il y a quelque chose à comprendre, voire même à lire. Comme une écriture. Ça me rappelle Broodthaers. Quand l’art peut parler en trouvant une nouvelle forme au langage, de nouveaux signes.

– D’où la référence à la page blanche de Mallarmé, Le Vierge, le Vivace et le Bel aujourd’hui, je suppose ?

– À croire que l’artiste est éternellement voué à la peur d’être pétrifié dans la création. Et pourtant, elle pointe l’œuvre du doigt, le fil de la création est là, un tantinet grossier et turquoise, mais il est là et il continu de tisser son histoire envers et contre tout.

– C’est tout ce qu’il me restait à broder, le signe de Poésie. »

Alors, elle se retourne et tombe nez à nez avec ses prunelles turquoises. C’est la même couleur que la toile.

« C’est toi, Ambre ?

– Ravi de faire ta connaissance. »

Victoria Gautier

À la Une

#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

À la Une

#15 Oh le beau sourire !

Je ne sais pas si c’est dû à la Journée internationale des droits des femmes (le 8 mars hein !) ou si l’idée provient de mon inconscient, mais une phrase a résonné en moi depuis le dernier article et je la dois à Marine :

Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

#14 Les effluves de café

À quel moment se saisit-on de la liberté de choisir ? D’opérer ce choix avec la certitude d’agir pour soi, en accord avec notre personnalité ?
Tout dépend de l’environnement qui nous a fait grandir et décide de nous lâcher dans la jungle un beau matin.

Aujourd’hui, je voudrais parler du féminin dans ce roman, avec une douce pensée pour Elsa Triolet dont j’ai étudié l’œuvre par le prisme de l’héroïsme féminin.
J’ai lutté longtemps pour lisser la parité entre mes personnages mais je ne peux ignorer la majorité de personnages féminins. Est-ce un choix ? Non, c’était inévitable, presque essentiel à mon écriture.

À travers Marine, Mélodie, Elsa, Rose, Alice, Tatiana, Isaure et Andrée, je me fais exploratrice de l’art au féminin, de la part de féminin dans l’univers, de l’existence présupposée du féminin construit et de la différence entre la féminité qu’on apprend et la féminité naturelle – qui n’obéit pas aux codes imposés par la culture aujourd’hui. Je souhaite moi-même me libérer des règles du jeu, pour en écrire de nouvelles, penser à une autre version de mes limites en tant qu’être humain. J’ai envie de laisser parler ma subjectivité, de me faire confiance en écrivant à la fois avec intellect et instinct en espérant faire résonner quelque chose en vous, chers Lecteurs.

(c) RF._.studio

« Et le sourire, c’est en option ? »

Elle essaie de respirer face la bêtise du monde. Aujourd’hui, elle s’appelle Jean-François, un dévoué mari qui brave la foule tous les ans à la Saint Valentin pour rapporter à sa Dame le bouquet commandé. Des roses rouges, un classique de circonstance. Il porte le polo beige du dimanche en semaine, à la mode catho’, sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Son arrivée, Marine peut la prévoir les yeux fermés : à peine a-t-il pénétré la boutique qu’une odeur de lessive homemade au citron et au savon de Marseille, mêlée aux accents de l’encens de la prière de la veille s’engouffre partout. Elle reconnaît cette odeur, non pas parce qu’elle lui est désagréable, au contraire, mais parce qu’il fait partie de la clientèle qu’on redoute et dont on prépare le retour. Elle avait mis en place une stratégie qu’elle croyait jusqu’alors infaillible pour l’éviter. Depuis, il n’avait eu affaire qu’à Huguette, qui faisait preuve d’une impossible patience.

Ce sourire, il veut le lui voler. Comme Sam avant lui, comme maman, Joanna et tous les autres. La grande différence c’est qu’aujourd’hui, ici et maintenant, parce qu’elle travaille et lui compose le bouquet, elle devrait obéir. Règle du commerce : le client est roi et un sourire n’a jamais tué personne. Dans une certaine mesure, elle l’aurait fait, comme elle l’a appris. Elle aurait arboré son masque, caché son humeur, accepté de jouer le jeu dont il vient de lancer la partie. À vrai dire, pour d’autres, elle n’aurait pas même eu la nécessité d’une quelconque comédie en se faisant violence, avec un naturel certes timide, mais vrai. Elle ne pensait pas avoir à mentir en vendant des fleurs, pas autant.
Cependant, Jean-François faisait partie des mauvais joueurs, et ça, elle comptait le lui faire payer très cher.

Les clients qui sont les plus pressés sont ceux avec lesquels elle prend son temps. C’est un fait de l’univers que personne ne pourrait modifier. Une délicieuse torture à laquelle elle s’applique avec une telle prouesse que n’importe quel impatient devenait fou. C’était son petit train-train quotidien qui l’empêchait de s’énerver et de manquer ouvertement de respect à ces bons et fidèles clients.

Sourire, et pour quoi faire ? Pour qui, pour quoi ?

Elle se sent à découvert, comme mise à nu par ces mots qu’il lui assène et qui, à chaque coup, l’oppressent, syllabe après syllabe martelant l’espace la séparant de l’homme.

Elle sent la rage qui chauffe en elle de plus en plus. Elle a toujours le sécateur en main et continue, impassible, de composer le bouquet. Il ne lui manque plus qu’à rajouter quelques tiges de gypsophile.

Elle sait qu’à défaut d’un sourire, il se contenterait bien de larmes, de n’importe quelle expression, une faille, un balbutiement, un regard qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir ; après tout, n’est-ce pas ce qu’il cherche, qu’on le regarde, qu’on le voit parce qu’il ne sait plus ce qu’il est devenu d’autre qu’un mari qui fait la queue 2 heures chez le fleuriste pour sa femme, avec presque autant de fierté que de honte ? Et sourire ne ferait que lui redonner ses dorures et son apparat d’individu ? Lui signifier que c’est quelqu’un de bien alors qu’il ne cherche que la reconnaissance de son acte ?

Elle lui souhaita une très bonne Saint Valentin, sans le moindre rictus. Après tout, son sourire lui appartenait et il était hors de question de le lui céder.

– – –

« Puisque je vous dis que je n’attends personne ! Qu’il s’en aille … quoi ? Je n’en ai rien à faire, s’il a attendu 2 ou 3h et c’est loin d’être mon problème : je veux qu’il parte ! »

Ça fait deux soirs de suite qu’elle le retrouve dans sa loge après la représentation. Elle a pourtant été claire et n’a pas manqué de se répéter. Hélas, on a laissé ce dingue entrer ! Et toujours, elle entend de drôles de choses dans les couloirs. Qu’elle pourrait lui laisser une chance… mais on croit rêver ! Qu’elle se détende un peu cette nana …

Son corps est épuisé et la migraine s’empare des dernières forces qu’il lui reste. Elle agrippe une bouteille d’eau et laisse le torrent la rafraîchir. Elle ferme les yeux un instant et s’enfonce dans sa chaise.

Il pleut dehors. Elle imagine l’eau ruisseler sur son corps, dans son dos, au rythme d’une douce mélodie assourdissante et paisible à la fois. S’immerger dans le son de la nature, omniprésente et liquide. L’état absolu de détente dans le chaos de sens, la peau mouillée, les oreilles absorbées, le nez plongé dans les effluves humides et les lèvres lavées de tout goût. Destination indescriptible direction le trou noir dansant. Elle oublie un instant la souffrance, le corps en sueur, endolori, aux courbatures installées depuis deux mois, les genoux bien trop fatigués pour son âge, la gorge qui tire et brûle à mesure que l’eau intègre son organisme. Enfin, elle esquisse un sourire paisible, qui n’appartient qu’à elle, sans apparat, sans dialogue avec la scène, le secret d’elle à elle-même, le début d’une émotion sucrée, nouvelle et infime.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle voit dans le miroir les cernes, le maquillage de scène qui a coulé et distingue à la fenêtre la silhouette qui l’attend, comme tous les soirs et qui la défie de sortir le retrouver.

Est-ce qu’un jour son existence lui reviendra ?

Voilà ma surprise en cette moitié de semaine ! Marine dans son univers fleurit et l’introduction d’un personnage que vous ne connaissiez pas encore … vous en saurez plus au prochain petit papier !

Victoria Gautier

À la Une

#14 Les effluves de café

Certains textes naissent de pas grand chose : une idée, une sensation, un souvenir… Parfois, on s’étonne d’être surpris par une forme de subconscient qui prend possession de nos sens, qui nous reconnecte à l’écriture originelle. C’est un déclic incontrôlable que j’essaie de provoquer, puis, de contrôler, depuis quelques années. Je tente par tous les moyens de me surprendre, d’être séduite par le quotidien et de retrouver l’indicible. Ce quotidien est une mine hantée d’or perdu dans la terre, dans les parois : un peu partout, mais invisible. Et comment apprendre à l’œil qui ne les voit plus à retrouver la vue ? Comment redécouvrir l’extraordinaire dans la banalité de l’existence ? Comment extraire les idées et leur sens d’une masse d’informations qu’on traite mentalement tous les jours ?

Pour réapprendre à voir, il faut fermer les yeux.
Allez-y, fermez les yeux. Inspirez un instant votre univers. Retrouvez les odeurs. Est-ce que ce livre n’a pas une odeur de papier, presque imperceptible ? Est-ce cette pièce où vous vous trouvez n’a pas un parfum particulier ? Et une fois dehors, n’y a-t-il pas dans l’air un soupçon d’effluves reconnaissables, inconnues ou mystérieuses ? Voyez à travers vos sens l’indicible de l’existence, ces petits détails qui vivent ignorés par votre habitude de les côtoyer.


Il est temps de se réapproprier notre regard, de lui redonner ses dorures, sa clairvoyance. Tout espace, avant d’être un enclos, est une immensité. Ne vous y trompez pas, l’inspiration n’est pas issue des contrées lointaines, mais des effluves de café, qu’on boit chaque matin.

« Mais que faire de son regard ? Regarder vers le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé. »

B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton
(c) fotografierende

Maman est là, derrière la porte. Il y a de la lumière qui révèle les ombres qui tournent sur le parquet. C’est comme un de ces manèges où son père l’a un jour amenée.

Elle se souvient des animaux scellés dans des poses en mouvement. Les têtes se tordent, on évite les coups de pattes des fauves, la moto qui ne démarre jamais et ne peut pas klaxonner – ce n’est pas faute d’avoir essayé ! – le carrosse des princesses en cherchant place. La première fois qu’elle a découvert le manège, elle s’est trompée : elle a choisit la licorne. Ou plutôt, c’était sa faute à lui, parce qu’il n’a pas voulu attendre le prochain tour et qu’il a installé sa gamine sur l’animal le plus proche avant le départ. Elle s’est trouvée emportée dans la danse sans reconnaitre le drôle de cheval à corne. Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

Quand Papa a prononcé pour la deuxième fois de sa vie le mot « manège », elle a su d’emblée ce qu’il lui restait à faire : choisir son fidèle destrier. Alors, bien qu’il soit l’impatience incarnée, Papa n’a pas eu le choix ; Marine prît tout son temps pour décider de la place qu’elle occuperait dans le manège. Au bout de trois tours, elle ne se fît pas prier et couru jusque sa cible, délaissant son petit toc à elle, tirer sur la manche de son père pour timidement lui parler à l’oreille. Là, elle voulait agir seule, même si elle savait qu’il ne la perdrait pas des yeux.

L’ours grogne en silence, le loup montre les dents, les fauves sont bien trop bas, se dit-elle, du haut de ses cinq ans. Elle se faufile entre les bêtes, ignore l’éléphant, la girafe et le rhinocéros rose qui ne lui disent rien : après tout, ils ne sont pas d’ici ! Au loin, la licorne lui fait les yeux doux, mais elle n’en a que faire ! Enfin, elle arrive devant l’attelage. Les chevaux ont le museau tout dur, habillé d’un filet à paillettes, les naseaux grands ouverts et les yeux incertains. Qu’est-ce qu’ils font, à regarder en l’air ? À son tour, elle lève les yeux : il y a des étoiles d’or suspendues. Derrière le carrosse, elle croit apercevoir un cheval plus haut que les autres. Il semble s’être cabré de peur. Marine se dit qu’il est fou, et qu’il lui plaît d’autant plus. C’est avec lui qu’elle veut partager son tour de manège. Elle s’avance pour grimper mais ne comprend pas la marche à suivre. À vrai dire, la petite n’y était pour rien : il manquait un étrier. Cela ne l’a pas arrêtée ; elle s’est accrochée tant bien que de mal à la crinière synthétique du dadet, enfourcha vite sa monture en pressant fort sa cuisse. Tous ses muscles – même ceux qu’elle ne connaissait pas encore – étaient en tension.
Le manège commence. Papa n’a pas vraiment compris ce qui se passait. Un moment d’inattention, certainement, comme à son habitude. Marine entoure l’encolure du fou destrier avec ses bras et regarde comme lui, le ciel étoilé en plein jour. Elle voit les ombres qui tourbillonnent sur la charpente métallique du manège et pense à la fée Clochette, Peter Pan et son ombre. Est-ce qu’elle aussi un jour, son ombre se détachera ? Le jour où il n’y aura plus que de la lumière, des étoiles et des rêves ? Une nuit sans entraves, un jour sans nuages où le ciel est une horizon permanente dépourvu de limites ? Elle se le demande sans savoir encore formuler sa pensée.

À cet instant, le nez en l’air, elle attend seulement que ses héros préférés apparaissent comme à la télé et que l’histoire commence. Est-ce qu’elle commencera un jour, son histoire ?

Son père a décidé de garder le secret avec sa fille, comme un souvenir dans leurs poches qui n’appartient qu’à eux, le jour où Marine avait choisit le cheval fou pour son tour de manège.

Aujourd’hui, Marine est devant une porte close et c’est l’ombre qui domine : la lumière est un éclat qui apparait clandestinement sur le sol pendant que le silence rempli l’espace. Il y a seulement dans l’air des effluves de café pour lui confirmer la présence de cet autre être qui lui est inconnu. Elle reste pétrifiée elle-aussi comme si l’atmosphère s’était emparée d’elle. Elle espère qu’attendre provoquera un événement mais au fond, elle sait pertinemment qu’il lui faudra sortir pour retrouver le jour, qu’il faut sortir d’ici pour retrouver la vie.

Wahou ! Ce texte m’a vraiment remuée ! Je suis la première surprise ! Tout a commencé avec ce titre et les effluves de café qui hantent la pièce où j’écris. C’est un lieu qui m’est chaleureux. Mais est-ce que je n’ai pas tendance à m’enfermer dans la page, dans un lieu inaccessible ? Comment retrouver la lumière ?

À bientôt !

Victoria Gautier

À la Une

#13 Livre jeu de piste

On ne peut pas vous tromper, pas vrai ? Ce roman est un véritable jeu de piste où l’on risque de se perdre à chaque fois qu’on tourne une page – où qu’on lit un nouvel article.
Ce n’était pas mon intention. D’ailleurs, je vous espère de ne jamais jouer à ce petit jeu avec moi au risque de vous retrouver avec une parfaite mauvaise joueuse, à moins que je ne gagne.
Je dois ce petit labyrinthe à Elsa Triolet et ses romans, Personne ne m’aime, Les Fantômes armés et le fameux recueil Le Premier accroc coûte deux cents francs – il s’agit du premier Prix Goncourt remporté par une femme ! Obtenu en 1945 au titre de l’année 1944.
J’ai rarement été aussi bonne lectrice avec un autre romancier que Gustave Flaubert, je l’avoue.

Parfois, il m’arrive de me demander ce que devient un personnage lorsqu’on referme le livre. Est-ce qu’on peut dire qu’il meurt car son existence ne vivra jamais rien d’autre ? Ou bien on peut penser qu’il est régi par une existence cyclique illimitée qui s’active à chaque fois que quelqu’un relit l’histoire dans laquelle il siège ? Moi, je crois qu’il meurt. C’est triste car on s’attache à ces petites créatures de papier mais pourtant rien d’autre n’arrivera, alors oui, je crois qu’il meurt. Il n’y aura pas d’autre livre, ce n’est pas toujours une série. Emma Bovary, Frédéric Moreau et Salammbô n’ont qu’une seule existence – et tant mieux pour eux vu l’histoire que tu leur a fais subir Gustave ! Ils ne vivent qu’une fois à travers mes lectures même si je sais que chacune d’entre elle à le pouvoir de les ressusciter ! Ne m’a-t-on pas dit mille fois que lire Madame Bovary plusieurs fois à divers moments de mon existence changera radicalement ma perception du roman ? Ô mais que le drame reste intacte !

Un jour, ma vie de lectrice a changé. Cela aurait pu arriver avec bien d’autres auteurs, j’en suis consciente, mais cela a été Elsa. J’ai découvert le retour des personnages, au-delà d’un livre, l’univers animé d’Elsa Triolet. Les personnages qui circulent d’une histoire à l’autre : quel émerveillement ! Célestin devient plus d’une fois un amant, Louise Delfort réapparait et Juliette Noël demeure ! On ne souhaite plus les quitter, c’est certain.

L’idée a fait son chemin. J’ai beaucoup pensé à la cohérence de ce jeu de piste que j’organise et il rend l’écriture plus sereine. Je n’ai pas à finir sans cesse les histoires de mes personnages, ni à les tuer. Ils ont une vie dans et hors de la narration. Par ce biais, ils ont toutes les clés pour nous surprendre au moment le plus opportun, mais surtout, d’exister sans fin. Il suffira d’une histoire, d’un livre pour leur rouvrir une porte jusqu’à la page. Nouvel asphalte blanc, l’autoroute du roman : à vous de jouer le jeu. Il suffit de lire.

(c) Dina Nasyrova

Dans la tourmente

Le silence n’habite pas les villes. Au-delà de la nuisance incessante des voitures qui roulent sans jamais s’arrêter, le bruit de l’existence grouille et pullule. On admet volontiers qu’avec l’habitude on s’endort dans le brouhaha de la fourmilière humaine. Les voix qui dans l’immeuble résonnent, d’une dispute, d’une réconciliation – on préfère plutôt les réconciliations qui font du bruit qu’un silence rempli de sang – les pleurs d’un nouveau-né dont on ne discerne pas encore les besoins, les musiciens qui s’immergent dans l’art en dépit de la cohabitation verticale, le son des talons hauts le matin dans les escaliers, la fenêtre donnant sur la cour intérieure qu’on ouvre pour aérer l’espace, et parfois, pour les plus chanceux, l’ascenseur qui se réveille vingt fois dans la journée ; la vie en émoi est un tissu de résonnances diverses qu’on se met à haïr si fort qu’on oublie notre propre nuisance: les genoux qui craquent, la sonnerie du micro-onde, la petite goutte d’eau du robinet qu’on ne sait pas s’arrêter et qui tombe et tombe, le grincement de la porte de la chambre, l’arthrose du plancher qui crie, le clavier d’ordinateur qu’on martèle à la vitesse d’un TGV.

L’air s’est adoucit depuis quelques jours, juste avant mars. On se défait des manteaux de l’hiver pour opter pour les vestes de la demi-saison. Le piège serait d’abandonner complètement toute protection.
La lumière fait son grand retour et la vie en ville reprend son cours.

Il y a des photos de rue qui vont surgir aujourd’hui, elle le sait. Elle est à l’affût. Elle attend le bon moment et le bon sujet pour actionner son cerveau et préparer son appareil. Elle est victime d’une attente mortelle dont l’unique interruption sont les éternuments d’une fille. Dans la masse, il n’y a pas un chat, pas une ombre, pas un détail qui illumine l’espace. Rien n’a d’éclat. À 11h07, elle s’avoue vaincue. Elle se débranche du temps présent et se met à lire Personne ne m’aime, d’Elsa Triolet.

« Le bruit du foyer continuait, les visages des femmes traversaient la fumée des cigarettes comme les lumières des lustres, il y avait des paroles, des plastrons blancs, et subitement, comme une comète, la beauté d’une femme avec la longue traîne des regards, faisant long feu… »

Personne ne m’aime, Elsa Triolet

Dans la rue, un diamant apparaît. Une drôle de silhouette traverse l’air avec la légèreté du chant d’un rossignol. Sa jupe virevolte au gré de sa danse. Au loin, Andrée essaie de retenir chaque détail, chaque mouvement, pour ne pas en perdre une miette, s’imprégner de cet éclat perdu sur l’asphalte, dans la foule. Elle espère la voir se retourner, un court instant, histoire de découvrir le visage de l’inconnue qui la malmène. C’est drôle, normalement la personne qu’on observe au loin par un ordre du destin et une intuition inédite arrive toujours à se retourner alors même qu’on pensait être transparent. Elle attend, mais le destin n’en a rien à faire. Le mystère absorbe son être tout entier. Elle s’est mise à la suivre, gentiment, sans attente déterminée en dépit du retard qu’elle risque d’accumuler. C’est plus fort qu’Andrée : elle doit voir. Dans sa peau, tout l’amène à elle et l’appelle, un fil invisible qui pas à pas la rapproche de l’inspiration. Quelque chose va se produire, elle le sait.

La rue se met à klaxonner mais elle s’en fou, elle décide d’ignorer le bruit, les roues, le rouge, à terre.
La prochaine fois, peut-être qu’elle regardera avant de traverser le carrefour de l’Opéra.

Un déclic. D’un coup, plus rien, du bruit. Trop de bruit. Le désordre désorienté. La lumière réapparait avec des tâches presque imperceptibles mais bien présentes.
Puis encore, la panique.
Mon appareil. Où est-ce qu’il est ? Merde.

Un peu plus sur sa gauche, sur le trottoir où elle reprend ses esprits, elle le retrouve et s’en empare. Il n’a rien. Presque intact. Elle n’en croit pas ses yeux. On lui dit que quelqu’un l’a déposé là, pendant l’incident. Une jeune fille aux cheveux blonds. Peut-être roux ? On a pas bien vu, pardon. Auprès de lui, un recueil de Emily Dickinson, esseulé. Elle tend son bras vers lui. Elle n’a pas encore retrouvé la maîtrise de son corps et a peur de le faire tomber.

Andrée le serre contre son cœur.
Et si c’était un signe que je pouvais le retrouver, ce diamant ?

J’espère que cette rencontre vous a plu ! A bientôt pour le prochain Petit Papier !

Victoria Gautier