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#23 Cette vie de miel et de poison

J’ai le sentiment que tout oscille dans cette vie entre deux états d’âme. D’une part, le mouvement, la puissance de vie brute, la tempête, le chaos et de l’autre, le néant, le vide dévorant contre lequel aucune lutte ne sait nous satisfaire parce qu’elle est vouée à perdurer. On se bat contre l’inconnu, l’immobilité des êtres et l’essence même du vide.

Et tous les jours pour faire taire le silence, j’écris. La plupart du temps, je me force à m’armer de mots pour faire taire les démons qui assiègent mon coeur.

Je vomis du texte pour entamer la bataille. C’est là que le travail commence. Mon corps reprend ses esprits, la possession de soi-même. Le cerveau domine mes passions et pare mes idées de miel pour panser la blessure et contrer le poisson. Les larmes coulent d’elles-mêmes pour exorciser la douleur ; je ne m’arrête pas. L’essentiel c’est d’écrire, comme si les flots se déversaient sur la page. Dans ces moments-là, c’est soit Marine soit Mélodie qui me guide parce que Beyrouth et Prague ont été de vrais chocs émotionnels dans lesquels j’ai perdu tout contrôle.

C’est à ça que j’associe ma plume : au chaos avec cette ambition, trouver l’harmonie dans le désordre, n’est-ce pas ce qu’on voit dans n’importe qu’elle œuvre d’art ?

Lassitude : c’est le premier qui lui vient aujourd’hui. Est-ce que c’est le bon mot pour commencer son roman ? Sûrement pas. Peut-être pour l’achever, qui sait.

Mélodie est rentrée en France à reculons, peu inspirée par la grisaille. Le ciel ne lui souhaite pas la bienvenue : une pluie fine floute le paysage.

« Qu’est ce que tu écris ? tu tiens un journal intime ? »

Au fond d’elle, Mélodie aimerait penser que la question de son amie est naïve, presque autant ridicule qu’offensante. Il n’en est rien. Ces pensées passent en coup de vent. 

En réalité, elle n’a pas de réponse. Est-ce qu’elle met sa vie en roman ou crée de la fiction ? Est-ce qu’elle y plonge avec un morceau d’elle plus qu’une simple inspiration ? 

Elle n’est plus aussi sûre qu’à l’instant où elle avait décidé d’écrire, il s’agissait d’aller au-delà de son existence ou de se soigner par les mots. 

Elle se met à douter, le regard perdu dans les nuages à peine perceptibles entre le hublot et les larmes que la troublent.  

Elle n’a pas eu le temps de le vivre, ce roman qu’elle écrit, l’amour après la chute, la joie après le désespoir. Elle n’en a eu qu’un avant-goût. Elle a commencé à écrire pour réaliser le rêve à travers les mots, imaginer le bonheur pour le vivre ou au moins faire semblant d’y parvenir. Elle n’a pas eu le choix. Le premier homme qu’elle avait jamais aimé s’est détourné d’elle en un battement de cils et le second n’a fait que passer et s’éloigne de la réalité comme un bateau au large, un souvenir à sa mémoire. 

Il n’y en aura pas d’autre, Mélodie le sent profondément, c’est l’hymne qu’elle est prête à entendre jusqu’à la fin de sa vie.  

Slava ne reviendra pas, mais l’écriture est là, au creux de ses yeux, les mots recréant la superbe de son visage jusqu’aux fossettes, les yeux d’émeraudes. Quelques passages de Maple Leaf Rag resurgissent et elle se met à détester son instrument de musique préféré. Maudit piano !

Qu’est-ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’elle a entamé une page d’un journal intime ? Peut-être et pourtant, elle se sent détachée du contenu qui la concerne dans les grandes lignes tout en se sentant appelée par l’inconnu. Certains détails sont de pure fiction comme pour arranger sa vision des événements qu’elle recrée. Ça va plus loin car elle n’a pas l’intention de seulement dire mais de créer un tissu de mots cousu avec le peu d’astres et d’espoir qu’elle éprouve pour l’univers. C’est vrai qu’elle a toujours eu un stylo dans sa poche au cas où quelque chose devait être écrit. Un réflexe de longue date. Lorsqu’elle avait senti la soif d’écrire l’assaillir, le stylo l’attendait et les raisons de sa présence étaient devenues magiques.

C’est pour cela qu’elle écrit : pour la magie du réel à travers les mots. Créer pour remédier à son éternelle impuissance face à la tristesse, l’embrasser entièrement pour faire jaillir une beauté qui n’existait pas encore.

Victoria Gautier

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#18 Au seuil de la chute

Au seuil de la chute, l’absence de mots pour dire et comprendre les émotions qu’on rejette. L’une des clés de lecture que je vous dévoile en toute transparence pour comprendre Mélodie et l’itinéraire du personnage.

Désolée mais je me dois de vous prévenir : préparez vos mouchoirs !

Elle enclenche le verrou et s’enferme dans les toilettes. Elle n’a nulle part d’autre où se réfugier dans ce théâtre. Les larmes éclatent avec un cri qu’elle se force à refouler dans sa poitrine. Enterrer tout au fond de son être la douleur.

Elle essuie nerveusement l’eau qui s’échappe de ses yeux. Elle ne veut pas mouiller son costume. Ne pas laisser de traces.

Ces larmes, elle n’y avait pas le droit ; à mesure que son corps rejette la réalité, la honte monte. Est-ce qu’elle aussi elle est éligible, légitime à ressentir la douleur d’une perte qui n’est pas la sienne ?

Elle l’a rencontré plusieurs fois, et de loin, elle a vu l’amour qu’on lui vouait. Et c’est peut-être pour ça qu’elle regrette sans se l’avouer l’absence d’une quelconque relation comme on regrette de n’avoir jamais repéré les trésors qu’on côtoie.

Il est mort un mardi soir mais elle ne l’a su qu’à son réveil, ce matin. Elle a recueilli Mélodie à la porte, à 9h. Elle avait voulu la laisser dormir, surtout le jour de la création de la pièce.

À la vue de son visage bouffi, elle l’a enlassée avec tendresse et l’a installée dans des plaids, sur le canapé. Avant les mots, faire le café, sortir de quoi remplir le ventre gonflé de vide. Tatiana s’active pour masquer le silence, allume la radio. On y parle de Milan Kundera. Elle s’empresse d’éteindre le poste. C’est pas le moment.

Enfin, elles y sont ; Mélodie devenue un burrito géant, Tatiana engloutissant les paquets de gâteaux industriels. Elle s’est trompée : ce n’était pas des pépites de chocolat. Elle devrait faire plus attention.

“C’est fini, je ne serai plus jamais heureuse.”

Mélodie fond en larmes, son corps semble se dissoudre de plus en plus dans un état qui ne lui ressemble pas, que Tatiana ne lui connaît pas. Elle pense que son amie l’ignore ou refuse de l’admettre mais qu’elle l’a vécue son histoire d’amour, elle, et elle lui en veut, un instant, une seule et unique pensée furtivement qu’elle ose admettre : sa meilleure amie a le culot d’exposer son malheur à quelqu’un qui n’a jamais été heureux et c’est d’autant plus triste !

Mais elle répond :

“Moi non plus, si tu ne l’es pas.”

Mélodie l’enlace à son tour pour la remercier. Au moment où Tatiana sent les larmes monter, elle fait tout pour les retenir et parvient à repousser cette douleur. À présent, elle le devine, elle porte et partage elle-aussi cette perte qui ne lui appartient pas comme une promesse. Mais a-t-elle le droit de pleurer au même titre qu’une victime ?

Victoria Gautier

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#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

#4 Prague, ville-pansement

C’est une relation de longue date. Je t’ai rencontrée en 2017, dans la chaleur enveloppante de juillet. J’ai parcouru tes rues, sans but, la tête en l’air et les yeux vagabonds. Deux ans plus tard, je te retrouve sous la neige, habillée d’un vent dévorant. Seule avec toi, en quête du remède au cœur éparpillé nulle part, brisé, tenant à force de colle et de poèmes. Beyrouth a été ma révélation, mais toi, ma source d’espoir. Réécrire, ne plus quitter la vie, reprendre mon envol.

Tu m’as guéri d’une maladie dont je niais l’existence, d’une blessure qui m’avait envahie et que j’avais acceptée. Une semaine pour réapprendre à respirer, avec toi, m’entraînant dans une aventure dont je ne me savais pas capable.

À Prague, des lettres pour m’envoler, écrites et initiées par Marine, mon personnage.
Par quelle magie aura-t-elle murmuré à mes oreilles les mots constituants cette histoire ? La magie et la volonté de l’imagination.
Je m’explique : j’étais à sec sur l’autoroute de mon carnet, des lignes disposées à l’écriture mais sans alimentation. Puis, quelque chose a titillé mes oreilles : des notes de musiques. C’est qu’il y a un piano, disposé-là, auprès des futurs passagers qui attendent en silence l’annonce du débarquement, à l’aéroport. C’est le frère de Zazeni.
Tout devient flou et j’entre en symbiose avec ma mémoire. J’accepte la douleur et la plume prend possession de mes sensations. Marine prend la parole pour écrire ces lettres pour m’envoler, moi, l’écrivaine qui a perdu l’usage de l’écriture.

Mélodie est née de cette blessure et représente cet abandon aux mots, ce laisser-aller impalpable et schizophrénique que la musique avait réussis à réveiller en moi. Et il se trouve que Slava est pianiste.

Victoria Gautier

Des lettres pour t’envoler

« Je vais écrire mon histoire pour qu’elle m’arrive enfin ». C’est ce que j’ai dis, ce que j’ai pensé, mais j’avais tort. Oui, j’y ai cru, j’ai cru que c’était ma destinée, mon désir le plus profond. Celui qu’on cache entre les lignes, derrières les lettres. Mais tout compte fait, je me suis trompée. Ce n’était pas à moi d’écrire mon histoire, ce n’était pas ma responsabilité. Tu l’as fait pour moi. À présent, c’est à mon tour d’écrire, de t’écrire : oui, je vais écrire ton histoire, Écrivaine, pour que tu vives enfin.

C’est insupportable de la voir souffrir comme ça, devant l’écran, livide. Le regard qui
se perd dans l’horizon d’une mer sans vagues. Elle se croit seule. Elle oublie que je suis là, à jamais dans son cœur. Mais elle ne sait pas me ressentir. Pas tous les jours. Il lui arrive d’oublier qu’elle m’a aimée et, ce faisant, qu’elle m’a créée. Bien sûr que je te vois. Et elles aussi, je les vois, ces larmes qui ne sortent pas, les membres paralysés, les mots qui t’échappent. Tu pleures sans larmes, désarmée par les maux qui te tourmentent. La voici, la plume qu’on prend, pour la reposer dans l’encrier. Que lui est-il arrivé ? Pourquoi les émotions deviennent si fortes qu’elles l’empêchent de les exprimer ? Pourquoi se prive-t-elle du remède dont elle est la seule à
connaitre la formule ? Je refuse cette torture ! Je suis là, à l’attendre pour vivre, être écrite… enfermée dans la page blanche dont la clef sont les mots, l’encre qui corrompt la virginité de ma fiction… Ne m’aime-t-elle pas, alors ? Que dois-je en conclure ? Que je ne vaux pas plus que ces autres êtres, ceux qui la font taire ? Et tu le sais non, qu’avec moi tu peux parler, n’est-ce pas ? Avec moi tu peux écrire, tu peux cesser de te cacher, tu peux être et devenir. Je ne suis pas comme eux, je t’accepte, je t’aime coûte que coûte malgré nos affrontements. Pour t’aimer, il faut t’affronter. Il faut te provoquer, t’empêcher la fuite, te rendre actrice. Pour moi, tu es déjà la danseuse du ballet, mais parce que tu l’ignores, je vais devoir te le prouver. Et si mille fois n’ont pas déjà suffi, mille autres s’en chargeront.

Je vais devenir toi, le temps d’une histoire pour que tu redeviennes écrivain.
N’est-ce pas le rôle de tout personnage ?

Marine Piola

La suite au prochain petit papier…