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#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

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#15 Oh le beau sourire !

Je ne sais pas si c’est dû à la Journée internationale des droits des femmes (le 8 mars hein !) ou si l’idée provient de mon inconscient, mais une phrase a résonné en moi depuis le dernier article et je la dois à Marine :

Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

#14 Les effluves de café

À quel moment se saisit-on de la liberté de choisir ? D’opérer ce choix avec la certitude d’agir pour soi, en accord avec notre personnalité ?
Tout dépend de l’environnement qui nous a fait grandir et décide de nous lâcher dans la jungle un beau matin.

Aujourd’hui, je voudrais parler du féminin dans ce roman, avec une douce pensée pour Elsa Triolet dont j’ai étudié l’œuvre par le prisme de l’héroïsme féminin.
J’ai lutté longtemps pour lisser la parité entre mes personnages mais je ne peux ignorer la majorité de personnages féminins. Est-ce un choix ? Non, c’était inévitable, presque essentiel à mon écriture.

À travers Marine, Mélodie, Elsa, Rose, Alice, Tatiana, Isaure et Andrée, je me fais exploratrice de l’art au féminin, de la part de féminin dans l’univers, de l’existence présupposée du féminin construit et de la différence entre la féminité qu’on apprend et la féminité naturelle – qui n’obéit pas aux codes imposés par la culture aujourd’hui. Je souhaite moi-même me libérer des règles du jeu, pour en écrire de nouvelles, penser à une autre version de mes limites en tant qu’être humain. J’ai envie de laisser parler ma subjectivité, de me faire confiance en écrivant à la fois avec intellect et instinct en espérant faire résonner quelque chose en vous, chers Lecteurs.

(c) RF._.studio

« Et le sourire, c’est en option ? »

Elle essaie de respirer face la bêtise du monde. Aujourd’hui, elle s’appelle Jean-François, un dévoué mari qui brave la foule tous les ans à la Saint Valentin pour rapporter à sa Dame le bouquet commandé. Des roses rouges, un classique de circonstance. Il porte le polo beige du dimanche en semaine, à la mode catho’, sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Son arrivée, Marine peut la prévoir les yeux fermés : à peine a-t-il pénétré la boutique qu’une odeur de lessive homemade au citron et au savon de Marseille, mêlée aux accents de l’encens de la prière de la veille s’engouffre partout. Elle reconnaît cette odeur, non pas parce qu’elle lui est désagréable, au contraire, mais parce qu’il fait partie de la clientèle qu’on redoute et dont on prépare le retour. Elle avait mis en place une stratégie qu’elle croyait jusqu’alors infaillible pour l’éviter. Depuis, il n’avait eu affaire qu’à Huguette, qui faisait preuve d’une impossible patience.

Ce sourire, il veut le lui voler. Comme Sam avant lui, comme maman, Joanna et tous les autres. La grande différence c’est qu’aujourd’hui, ici et maintenant, parce qu’elle travaille et lui compose le bouquet, elle devrait obéir. Règle du commerce : le client est roi et un sourire n’a jamais tué personne. Dans une certaine mesure, elle l’aurait fait, comme elle l’a appris. Elle aurait arboré son masque, caché son humeur, accepté de jouer le jeu dont il vient de lancer la partie. À vrai dire, pour d’autres, elle n’aurait pas même eu la nécessité d’une quelconque comédie en se faisant violence, avec un naturel certes timide, mais vrai. Elle ne pensait pas avoir à mentir en vendant des fleurs, pas autant.
Cependant, Jean-François faisait partie des mauvais joueurs, et ça, elle comptait le lui faire payer très cher.

Les clients qui sont les plus pressés sont ceux avec lesquels elle prend son temps. C’est un fait de l’univers que personne ne pourrait modifier. Une délicieuse torture à laquelle elle s’applique avec une telle prouesse que n’importe quel impatient devenait fou. C’était son petit train-train quotidien qui l’empêchait de s’énerver et de manquer ouvertement de respect à ces bons et fidèles clients.

Sourire, et pour quoi faire ? Pour qui, pour quoi ?

Elle se sent à découvert, comme mise à nu par ces mots qu’il lui assène et qui, à chaque coup, l’oppressent, syllabe après syllabe martelant l’espace la séparant de l’homme.

Elle sent la rage qui chauffe en elle de plus en plus. Elle a toujours le sécateur en main et continue, impassible, de composer le bouquet. Il ne lui manque plus qu’à rajouter quelques tiges de gypsophile.

Elle sait qu’à défaut d’un sourire, il se contenterait bien de larmes, de n’importe quelle expression, une faille, un balbutiement, un regard qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir ; après tout, n’est-ce pas ce qu’il cherche, qu’on le regarde, qu’on le voit parce qu’il ne sait plus ce qu’il est devenu d’autre qu’un mari qui fait la queue 2 heures chez le fleuriste pour sa femme, avec presque autant de fierté que de honte ? Et sourire ne ferait que lui redonner ses dorures et son apparat d’individu ? Lui signifier que c’est quelqu’un de bien alors qu’il ne cherche que la reconnaissance de son acte ?

Elle lui souhaita une très bonne Saint Valentin, sans le moindre rictus. Après tout, son sourire lui appartenait et il était hors de question de le lui céder.

– – –

« Puisque je vous dis que je n’attends personne ! Qu’il s’en aille … quoi ? Je n’en ai rien à faire, s’il a attendu 2 ou 3h et c’est loin d’être mon problème : je veux qu’il parte ! »

Ça fait deux soirs de suite qu’elle le retrouve dans sa loge après la représentation. Elle a pourtant été claire et n’a pas manqué de se répéter. Hélas, on a laissé ce dingue entrer ! Et toujours, elle entend de drôles de choses dans les couloirs. Qu’elle pourrait lui laisser une chance… mais on croit rêver ! Qu’elle se détende un peu cette nana …

Son corps est épuisé et la migraine s’empare des dernières forces qu’il lui reste. Elle agrippe une bouteille d’eau et laisse le torrent la rafraîchir. Elle ferme les yeux un instant et s’enfonce dans sa chaise.

Il pleut dehors. Elle imagine l’eau ruisseler sur son corps, dans son dos, au rythme d’une douce mélodie assourdissante et paisible à la fois. S’immerger dans le son de la nature, omniprésente et liquide. L’état absolu de détente dans le chaos de sens, la peau mouillée, les oreilles absorbées, le nez plongé dans les effluves humides et les lèvres lavées de tout goût. Destination indescriptible direction le trou noir dansant. Elle oublie un instant la souffrance, le corps en sueur, endolori, aux courbatures installées depuis deux mois, les genoux bien trop fatigués pour son âge, la gorge qui tire et brûle à mesure que l’eau intègre son organisme. Enfin, elle esquisse un sourire paisible, qui n’appartient qu’à elle, sans apparat, sans dialogue avec la scène, le secret d’elle à elle-même, le début d’une émotion sucrée, nouvelle et infime.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle voit dans le miroir les cernes, le maquillage de scène qui a coulé et distingue à la fenêtre la silhouette qui l’attend, comme tous les soirs et qui la défie de sortir le retrouver.

Est-ce qu’un jour son existence lui reviendra ?

Voilà ma surprise en cette moitié de semaine ! Marine dans son univers fleurit et l’introduction d’un personnage que vous ne connaissiez pas encore … vous en saurez plus au prochain petit papier !

Victoria Gautier