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#24 Mon gouvernail de papier

C’est drôle ; j’ai commencé ce blog à Venise en novembre dernier.
Je voulais accélérer l’écriture de mon roman par le partage d’extraits. J’ai développé une page Instagram dédiée (@marinepiolacreator) grâce à laquelle j’ai commencé l’animation d’ateliers d’écriture. À ce jour, nous en avons fait dix depuis le 6 mai et j’apprends encore à améliorer les séances avec de nouveaux thèmes et exercices.

Cela fait un mois que je n’ai pas partagé d’extraits du roman, pour plusieurs raisons.

D’abord, pour écrire.
J’ai accordé plus de temps à l’écriture en elle-même plutôt qu’à la rédaction des posts présentant mes avancées et questionnements. J’ai fais ce choix pour mieux me concentrer et j’espère que mes efforts paieront : j’y crois de tout mon cœur.

Ensuite, pour l’effet de surprise.
Pourquoi vous dévoiler tout le roman ? Ce serait contre productif ! Etant donné que je travaillais le premier chapitre, je ne pouvais tout simplement pas vous dévoiler d’extrait.

Enfin, pour me faire plaisir.
Je ne veux pas me forcer à écrire sur les réseaux sociaux : je le fais lorsque j’ai vraiment quelque chose à discuter ici, quand le doute ne m’emporte pas encore ou lorsque j’ai déjà des pistes de réponses à mes questions. Je préfère être sincère avant tout.

(c) Karolina Grabowska

Aujourd’hui, je suis prête à partager mes questionnements qui ont transformé mon écriture.

Histoire ou roman ?

Je me suis rendue compte que je n’écrivais pas qu’un roman, mais une histoire. C’est radicalement différent. Cela signifie qu’il me faudra très certainement plusieurs romans pour écrire mon univers. Je ne peux pas pondre comme ça autant de contenu. Pourquoi noyer d’emblée un lectorat ?

Ainsi, toutes les transformations en cours vont donc modifier le roman à venir plutôt que l’histoire. Ça a été une révélation rassurante : toutes les coupes que je m’efforçais d’effectuer ne tueraient donc pas mes personnages : je n’étais pas meurtrière. Je décidais simplement du moment et du lieu pour présenter chacun d’eux avec la place qu’ils méritent.
Certains personnages n’apparaitront donc pas dans mon premier roman et je suis fière de l’avoir accepté. Il faut seulement un peu de patience, de mon côté et du leur. Chacun aura son moment de gloire.

Avec un peu d’attention et une lecture attentive, vous pourrez retrouver les héros et héroïnes du prochain roman : mais ce n’est pas encore d’actualité.

Et concrètement, qu’est-ce que ça signifie pour le roman ?

Mon esprit et ma plume se sont accordés à l’écriture de plusieurs personnages. Je ne peux plus nier l’importance d’Elsa et d’Ambre qui sont devenus ces derniers temps mes meilleurs alliés. J’ai renforcé l’histoire de Marine, indépendamment de l’histoire d’amour à laquelle je tiens mais qui ne suffit plus à présenter mes personnages principaux.

Isaure n’apparaitra pas encore, tout comme Rose, Alice, Loïc, Gabriele, Raffaela, Anatole… car je sens que leur présence pourra se révéler plus tard, au détour d’une aventure que je dois explorer encore et me demandera davantage d’attention.

Restent donc mes petits bijoux : Elsa et Ambre, Marine et Evan, Oscar et Andrée… ces duos pertinents, dynamiques dans mon esprit en ce moment et avec lesquels j’ai moins de difficulté à voir l’histoire qui se déroule sur la page. Ce sera un roman sur la poésie, la broderie, l’émoi des premières expositions, le mouvement de la danse et de la photographie et la quête d’identité ; les prémices de la synesthésie qui m’est si chère, de l’orage qui dans la poitrine cogne… une histoire en Bretagne, à Venise, à Beyrouth, à Prague, l’esquisse d’une histoire qui les dépasse : celle des origines de la création.

La suite au prochain Petit Papier : je vous dévoile le plan du roman !

À bientôt,

Victoria Gautier

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#23 Cette vie de miel et de poison

J’ai le sentiment que tout oscille dans cette vie entre deux états d’âme. D’une part, le mouvement, la puissance de vie brute, la tempête, le chaos et de l’autre, le néant, le vide dévorant contre lequel aucune lutte ne sait nous satisfaire parce qu’elle est vouée à perdurer. On se bat contre l’inconnu, l’immobilité des êtres et l’essence même du vide.

Et tous les jours pour faire taire le silence, j’écris. La plupart du temps, je me force à m’armer de mots pour faire taire les démons qui assiègent mon coeur.

Je vomis du texte pour entamer la bataille. C’est là que le travail commence. Mon corps reprend ses esprits, la possession de soi-même. Le cerveau domine mes passions et pare mes idées de miel pour panser la blessure et contrer le poisson. Les larmes coulent d’elles-mêmes pour exorciser la douleur ; je ne m’arrête pas. L’essentiel c’est d’écrire, comme si les flots se déversaient sur la page. Dans ces moments-là, c’est soit Marine soit Mélodie qui me guide parce que Beyrouth et Prague ont été de vrais chocs émotionnels dans lesquels j’ai perdu tout contrôle.

C’est à ça que j’associe ma plume : au chaos avec cette ambition, trouver l’harmonie dans le désordre, n’est-ce pas ce qu’on voit dans n’importe qu’elle œuvre d’art ?

Lassitude : c’est le premier qui lui vient aujourd’hui. Est-ce que c’est le bon mot pour commencer son roman ? Sûrement pas. Peut-être pour l’achever, qui sait.

Mélodie est rentrée en France à reculons, peu inspirée par la grisaille. Le ciel ne lui souhaite pas la bienvenue : une pluie fine floute le paysage.

« Qu’est ce que tu écris ? tu tiens un journal intime ? »

Au fond d’elle, Mélodie aimerait penser que la question de son amie est naïve, presque autant ridicule qu’offensante. Il n’en est rien. Ces pensées passent en coup de vent. 

En réalité, elle n’a pas de réponse. Est-ce qu’elle met sa vie en roman ou crée de la fiction ? Est-ce qu’elle y plonge avec un morceau d’elle plus qu’une simple inspiration ? 

Elle n’est plus aussi sûre qu’à l’instant où elle avait décidé d’écrire, il s’agissait d’aller au-delà de son existence ou de se soigner par les mots. 

Elle se met à douter, le regard perdu dans les nuages à peine perceptibles entre le hublot et les larmes que la troublent.  

Elle n’a pas eu le temps de le vivre, ce roman qu’elle écrit, l’amour après la chute, la joie après le désespoir. Elle n’en a eu qu’un avant-goût. Elle a commencé à écrire pour réaliser le rêve à travers les mots, imaginer le bonheur pour le vivre ou au moins faire semblant d’y parvenir. Elle n’a pas eu le choix. Le premier homme qu’elle avait jamais aimé s’est détourné d’elle en un battement de cils et le second n’a fait que passer et s’éloigne de la réalité comme un bateau au large, un souvenir à sa mémoire. 

Il n’y en aura pas d’autre, Mélodie le sent profondément, c’est l’hymne qu’elle est prête à entendre jusqu’à la fin de sa vie.  

Slava ne reviendra pas, mais l’écriture est là, au creux de ses yeux, les mots recréant la superbe de son visage jusqu’aux fossettes, les yeux d’émeraudes. Quelques passages de Maple Leaf Rag resurgissent et elle se met à détester son instrument de musique préféré. Maudit piano !

Qu’est-ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’elle a entamé une page d’un journal intime ? Peut-être et pourtant, elle se sent détachée du contenu qui la concerne dans les grandes lignes tout en se sentant appelée par l’inconnu. Certains détails sont de pure fiction comme pour arranger sa vision des événements qu’elle recrée. Ça va plus loin car elle n’a pas l’intention de seulement dire mais de créer un tissu de mots cousu avec le peu d’astres et d’espoir qu’elle éprouve pour l’univers. C’est vrai qu’elle a toujours eu un stylo dans sa poche au cas où quelque chose devait être écrit. Un réflexe de longue date. Lorsqu’elle avait senti la soif d’écrire l’assaillir, le stylo l’attendait et les raisons de sa présence étaient devenues magiques.

C’est pour cela qu’elle écrit : pour la magie du réel à travers les mots. Créer pour remédier à son éternelle impuissance face à la tristesse, l’embrasser entièrement pour faire jaillir une beauté qui n’existait pas encore.

Victoria Gautier

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#18 Au seuil de la chute

Au seuil de la chute, l’absence de mots pour dire et comprendre les émotions qu’on rejette. L’une des clés de lecture que je vous dévoile en toute transparence pour comprendre Mélodie et l’itinéraire du personnage.

Désolée mais je me dois de vous prévenir : préparez vos mouchoirs !

Elle enclenche le verrou et s’enferme dans les toilettes. Elle n’a nulle part d’autre où se réfugier dans ce théâtre. Les larmes éclatent avec un cri qu’elle se force à refouler dans sa poitrine. Enterrer tout au fond de son être la douleur.

Elle essuie nerveusement l’eau qui s’échappe de ses yeux. Elle ne veut pas mouiller son costume. Ne pas laisser de traces.

Ces larmes, elle n’y avait pas le droit ; à mesure que son corps rejette la réalité, la honte monte. Est-ce qu’elle aussi elle est éligible, légitime à ressentir la douleur d’une perte qui n’est pas la sienne ?

Elle l’a rencontré plusieurs fois, et de loin, elle a vu l’amour qu’on lui vouait. Et c’est peut-être pour ça qu’elle regrette sans se l’avouer l’absence d’une quelconque relation comme on regrette de n’avoir jamais repéré les trésors qu’on côtoie.

Il est mort un mardi soir mais elle ne l’a su qu’à son réveil, ce matin. Elle a recueilli Mélodie à la porte, à 9h. Elle avait voulu la laisser dormir, surtout le jour de la création de la pièce.

À la vue de son visage bouffi, elle l’a enlassée avec tendresse et l’a installée dans des plaids, sur le canapé. Avant les mots, faire le café, sortir de quoi remplir le ventre gonflé de vide. Tatiana s’active pour masquer le silence, allume la radio. On y parle de Milan Kundera. Elle s’empresse d’éteindre le poste. C’est pas le moment.

Enfin, elles y sont ; Mélodie devenue un burrito géant, Tatiana engloutissant les paquets de gâteaux industriels. Elle s’est trompée : ce n’était pas des pépites de chocolat. Elle devrait faire plus attention.

“C’est fini, je ne serai plus jamais heureuse.”

Mélodie fond en larmes, son corps semble se dissoudre de plus en plus dans un état qui ne lui ressemble pas, que Tatiana ne lui connaît pas. Elle pense que son amie l’ignore ou refuse de l’admettre mais qu’elle l’a vécue son histoire d’amour, elle, et elle lui en veut, un instant, une seule et unique pensée furtivement qu’elle ose admettre : sa meilleure amie a le culot d’exposer son malheur à quelqu’un qui n’a jamais été heureux et c’est d’autant plus triste !

Mais elle répond :

“Moi non plus, si tu ne l’es pas.”

Mélodie l’enlace à son tour pour la remercier. Au moment où Tatiana sent les larmes monter, elle fait tout pour les retenir et parvient à repousser cette douleur. À présent, elle le devine, elle porte et partage elle-aussi cette perte qui ne lui appartient pas comme une promesse. Mais a-t-elle le droit de pleurer au même titre qu’une victime ?

Victoria Gautier

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#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

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#8 S’inspirer de l’indicible

Pendant mes études de lettres, je me suis convaincue que parler aux auteurs eux-mêmes était la clé. Non pas pour les prendre au pied de la lettre, mais réfléchir en leur compagnie. Et c’est ce que j’ai fait.

Parfois je repense encore à cette conception de Gustave Flaubert, « un livre sur rien », c’est-à-dire un livre sans sujet, où le style lui-même se ferait épopée. Le rien n’est donc pas le vide ? Y a-t-il toujours quelque chose qui se cache derrière l’invisible ?
Lorsque je me suis remise pour de bon à écrire mon roman, j’ai compris pourquoi « maintenant ». Auparavant, je n’avais pas compris Marine. Je n’avais pas compris son comportement, sa manière de s’emporter pour tout, d’avoir à se retenir sans cesse et cette peur dévorante d’exister. Je ne comprenais pas comment j’ai pu nourrir son portrait.
Elle étouffait sous les mots d’une enfant incapable de la formuler, de former un personnage qu’elle avait pourtant fait naître. Je n’avais rien pour comprendre le vide qu’elle ressentait, elle qui n’existe pas – non, toujours pas.

En 2018, lorsque j’ai enfin écris la rencontre de Marine et Evan à Beyrouth, j’ai réussi à écrire ce qu’elle attendait de moi, qu’on peut résumer avec cet extrait :

Ils ne vivent pas car ils n’ont pas appris, on ne leur a pas appris à ressentir la vie telle qu’elle est, non pas un amas de connaissances, non pas cette multitude de savoirs et de réflexions avec lesquels on nous frappe : mais l’absolu de l’art, l’absolu des sens et l’intensité des émotions. Ce sentiment de vivre, ils n’en soupçonnent pas même l’existence.

Marine, personnage-narratrice.

Et aujourd’hui, je continue. Je délire de ce qui n’existe pas encore en moi, je brode l’histoire d’un être absent que j’imagine et je m’inspire de l’indicible : Marine.

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Marine à la plage

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est avoir la plage pour elle l’hiver. Fini, les cris des enfant-rois qui remuent le sable dans une course folle ! Fini, les vendeurs de glaces bon marché ! Fini, les coups de soleil insolents qui frappent sans prévenir et à elle l’immensité des vagues !

Février est déjà là. Cela fait deux mois maintenant qu’elle est rentrée chez elle, en Bretagne, dans son bled dépeuplé. Elle a retrouvé Huguette et travaille mais peu de fleurs sont publiées ces temps-ci. Tout est décevant, rien n’a d’éclat.
Deux mois à contempler de long en large ce poème qu’il lui a laissé, l’unique trace d’un rêve.
Ses pensées sont comme une voile sur l’eau, elles s’écoulent inlassablement sans jamais s’échouer. Au loin, ses yeux dialoguent avec un miroir d’argent qui lui renvoie une lumière assourdissante. Elle a les mains gelées et les jambes qui tremblent.

– Le silence s’amuse avec moi.

Elle entend la mer qui respire devant elle et se met à suivre le mouvement des vagues. Ça ne s’arrête jamais. Le temps. On a beau courir, le passé est toujours présent. Un souvenir, en fin de compte, c’est comme le grain de sable qui se perd sur la plage et qui remonte au mouvement des vagues, au souffle du vent. Tôt ou tard, par n’importe quel moyen, tout refait surface.

– Ce que ces sourires et danses ont creusé de gouffres en moi que je ne saurais combler par je-ne-sais quel miracle.

Elle se contemple dans la mer, dans le bleu immense ; elle cherche quelque chose qu’il n’ait pas dit, n’importe quoi qu’il n’ait pas fait : les imperfections du rêve pour le rendre vrai et croyable. Elle enfouit ses mains dans le sable et se souvient.
Ils sont allés à la plage, ce jour-là. à Batroun.

– Ce n’est pas comme ici. Les plages ne sont que très rarement faites de sables. On est au bord de la mer, sur des transats, près des rochers. La mer les frappe fort, très fort. Joana a mis son plus beau maillot de bain et arbore ce drôle de sourire fait de malice ; elle ne veut pas rentrer seule ce soir. J’ai accompagné Evan au bar commander un Fattouche et du Pepsi. Je ne me sentais pas à ma place. Les enceintes répètent en boucle une playlist qui mêle de l’Électro à de la Pop. C’est un enfer. Mais il a eu de l’esprit ce jour-là ; il m’a montré comment contourner la réalité et m’amuser avec eux. Il m’a autorisé à m’exprimer, à respirer mon angoisse et sourire aux rayons du soleil qui n’attendent que ça.
Et ça me revient maintenant, la manière dont on peut respirer sans air, danser à l’arrêt, vivre sans quelqu’un : je me souviens que j’ai le droit de choisir mon histoire et d’être comme je le souhaite.
Je me souviens qu’il m’a dit : « Trouve ton royaume. »

#7 Le Doute dans le roman

Mon premier accès à l’écrit s’est fait à mes 7 ans. En classe de CP, j’ai écris mes premiers poèmes et, aussi ridicules et naïfs qu’ils pouvaient l’être, ils marquaient déjà mon attrait pour les mots et la création de phrases. Par la suite, j’ai beaucoup mis à l’écrit les jeux auxquels nous jouions. Mon esprit créatif s’est exacerbé et la présence des personnages s’est fait de plus en plus intense.

Aujourd’hui, je suis consciente de l’univers qui grandit avec moi de jour en jour. C’est presque une responsabilité que je garde pour moi, avoir à créer la vie d’êtres de papiers. Parfois c’est ce poids qui m’empêche d’écrire, lorsque je ne me sens pas capable de créer un texte de qualité. Et puis la plume se remet en route, les mots me pressent, les actions se débattent avec le silence et tout crie, tout m’oppresse: je dois aller plus vite, écrire sans relever le bout du nez, sentir mon corps tout entier dédié à l’écriture. Et tout ça, pour quoi ? Une rature, géante, qui hurle l’incompétence… mais d’autres fois, ces douces révélations d’un mot, d’une impression qui reviennent au galop et m’émerveillent. Enfin, tout vient à faire sens, et les larmes et les cris, la douleur et les rires : un petit bout de phrase, quelque part qui dit l’histoire comme elle devait être.
C’est comme écrire un poème ou bâtir une cathédrale : à un moment, il faut tout lâcher et espérer que ça tienne la route, cette histoire, il faut s’autoriser la confiance et sourire en prévision d’une catastrophe. Il faut écrire, ne jamais trop espérer, seulement se laisser écrire et guidé par l’histoire qu’on aime et qui nous aimera en retour. J’en suis convaincue.

Suite des aventures : Marine a pris le pouvoir. À elle l’écriture ! À elle son histoire ! Mais à quel prix ?

Joanna s’exclama : Oh mais c’est Evan !

C’était lui…

C’était la première fois que je voyais quelqu’un danser d’aussi près et j’avais ignoré jusqu’alors que ces êtres, suivant ce qu’on appelait « rythme », étaient habités d’une joie si intense qu’elle transparaissait à travers leurs yeux. Mais plus encore, c’était tout leur corps qui était irradié de cette même onde imperceptible. De loin, je n’avais jamais soupçonné cette lueur. Elle allait à présent se fixer dans ses yeux, ses membres, son sourire ; eux aussi suivaient la musique. Je l’ai reconnu comme ça, pas en connaissance de cause, mais en ne sachant rien : je ne faisais que ressentir intuitivement et si profondément une émotion qui jamais n’avait existé.

(Marine s’emballe peut-être ; les sentiments… et leurs méfaits… Je préfère écrire que la laisser mener.)

La musique habillait les plats ; mais le plus bel éclairage restait le regard d’Evan qui croisa celui de Marine. C’est la deuxième fois qu’ils se rencontraient.

– Je ne le supporterai pas : elle vient de faire comme si cette phrase venait d’elle mais non, non, c’est Evan qui l’a dite. La musique habille les plats. Et c’est ça, cette phrase et seulement elle qui m’a charmée. Rien d’autre, pas le décor, pas l’exotisme qu’on attribue volontiers à l’Orient, mais ça et ce qu’elle me dit, ce qu’elle me dit de lui. Qu’il voit l’invisible, qu’il a cette douceur qui manque au monde, qui n’est pas là. Qui me manque. Il est ce qui me manque. Cette douceur… Ces yeux…

Joanna s’est levée avec Sam et d’autres, partis chercher la commande.

– Eh bien ! Tu sais drôlement bien bouger toi : tu es la danse dont la musique est le poète ! Tu as vu comme ils ont filé ? Pour des plats, appelés par ce maudit buzzer… Comme c’est drôle tout de même, ce coin du monde où l’on se croit en Orient et mille fois on se retrouve partout. Lorsqu’on se croit trop loin de chez soi, ce pays trouve toujours le moyen de nous ressembler.

– Tu n’aimes pas ça, toi, la modernité ?

– Quoi : tu n’es pas surpris ? Tu vas me dire qu’avant de venir ici tu pensais réellement que les restaurants libanais qui cuisinent des mezzés traditionnels seraient des self-services où le son du oud et de la darbouka se mêlent au vibrement des buzzers ?

– Le monde d’aujourd’hui tu sais… 

– Le concept est là : modernité, modernité chérie ; mais je ne souhaite pas au monde de ressembler uniquement aux Etats-Unis.

– Aucun pays n’est parfait, pas même le mien.

– Oh et personne non plus alors Trump ça passe, c’est ça ?

– Trump n’est pas un dictateur ; il est juste bête. On en trouve partout des types comme lui. 

– Pas au gouvernement, tout de même.

– Ah si seulement ! »

– Les autres sont revenus mais on n’a pas pu s’empêcher de rire de cette politique alambiquée. Les Etats-Unis… Pays continent, terres conquises qui à leur tour avaient envahi le reste du monde…

Sans prévenir, une tempête s’est annoncée.

– Sam m’a prise par le bras. Il voulait discuter, plus loin.

« Pourquoi, pourquoi ? Tu ne m’aimes plus ?

– Pourquoi est-ce toujours une affaire de fierté ou d’estime avec toi ? Je sympathise, tu n’es pas content ?

– Oh, oui ! ça oui tu sympathises

– C’est un ami !

– J’ai croisé le regard d’Evan, au loin. Je l’ai vu sortir un carnet de son sac … [l’orage, la furie…]

Le ciel a commencé à résonner. En me tournant, j’ai senti que l’air s’était rafraîchi. Il y a d’abord eu ce son qui court dans l’air, les rideaux s’affolent peu à peu, on sent que des choses s’envolent violemment. L’orage approche. Puis c’est le début, quelque chose arrive. Ça se déplace comme si de rien n’était, comme si on l’avait invité. Il court et bouscule des chaises ; parfois même, les emporte. Tout sens dessus dessous. Je sais qu’il caresse le bitume qui craque, dehors ; il éteint les mégots qui n’ont pas fini de se consumer, il presse les voitures qui ont oublié d’arrêter de klaxonner. Personne ne veut le croiser. On se dépêche de rentrer chez soi en prenant soin de bien fermer la porte, sinon il s’y engouffrerait. Et l’orage est là, aux fenêtres qu’on n’a pas fermées, il tape aux carreaux, inonde les balcons, on rentre les tables et les chaises, on s’affaire. Vite, très vite. La ville devient une mer ; la pluie chante, et l’orage emporte tout. Et j’imagine Achrafieh, cette rivière…

– Marine, je vois bien que c’est plus que ça…

[s’il avait imaginé…]

– Tu as raison, c’est plus que ça. Mais ça n’empêche, je ne l’aime pas.

– Comment veux-tu que je comprenne : c’est plus que ça mais tu ne l’aimes pas ?

– Evan n’arrêtait pas d’écrire… [la mélodie des yeux]

– Je suis libre, Sam, libre de sympathiser, de me faire des amis, qu’il y ait plus que ça, d’aimer, de toujours t’aimer toi, mais de l’aimer aussi.

– Non, tu n’as pas le droit de l’aimer aussi ! Tu es à moi enfin ! Marine !

– Je ne m’appartiens même pas alors, à toi, ça non ! Tu le sais bien. Tu le sais, non ? »

Le vent était si fort qu’il commençait à faire tomber les chaises qui étaient accrochées aux murs de la mezzanine ; la dispute les avait préoccupés si bien qu’ils ne virent pas qu’elles menaçaient de tomber sur eux. D’un coup, Evan se leva. Il courait si vite qu’il faillit glisser à cause de l’eau qui s’était infiltrée à côté du bar. Il arriva jusqu’à Marine et la tira vers lui. Ils tombèrent au même moment qu’une chaise qui se brisa à l’endroit où son amie s’était tenue…

– Je n’ai pas senti… la chaise, puis elle m’est tombée dessus, non, elle l’aurait fait, s’il n’avait pas fait attention, été vigilant. S’il ne m’avait pas sauvée, peut-être d’une fracture seulement mais est-ce qu’on peut savoir, ça ? Non. Je n’ai plus revu Sam. Il a fui, il préférait retourner à SciencePo. Il ne voulait pas de ces histoires-là. C’était fini.

Marine et Evan rendirent visite à tous les musées de la ville, puis d’autres. L’art guidait leurs pas, leurs rencontres. Il ne lâchait pas ce carnet et elle ne tenta pas même de découvrir ce qu’il écrivait. Parfois, lorsqu’ils sortaient partager un café ensemble, pendant une conversation à propos d’un je-ne-sais-quoi, alors, il le ressortait et ne s’arrêtait plus d’écrire. Marine continuait de parler ; il hochait de temps à autres la tête, pour lui répondre, lui signifier qu’il était encore présent même s’il n’en avait pas l’air. Il lui arrivait d’extraire ses yeux de la page pour la contempler, un instant, puis s’arracher de son visage pour écrire, encore écrire…

[les mots que tu me souhaitas…]

Le semestre s’est écoulé le temps d’un vers… et Marine repartait. Evan les a accompagnées à l’aéroport ; il rentrait à New-York pour les fêtes.

Lorsque leur avion invita les passagers à embarquer, il sortit son carnet et parcourut de nombreuses pages avant de trouver celle qu’il cherchait. Il prit le temps d’en lire le contenu et, dans un sourire, il la regarda et lui dit qu’il l’avait écrite pour elle. Il déchira la page.

À ces mots, Joanna haussa les sourcils.

« Je vous laisse à vos adieux, chers tourtereaux !»

Elle prit son bagage et partit faire la queue. Elle entra dans l’avion.

« Ne l’écoute pas, tu sais bien qu’il ne s’agit pas de ça. Tu devais sûrement lui plaire, elle est jalouse, elle aussi, c’est tout. Elle croit que je t’aime, mais ce n’est pas ça ; en fait si, je t’aime mais pas comme ça, pas comme ils le pensent tous.

– Je sais. Moi aussi je t’aime, pour toujours. Si je ne t’avais pas rencontrée… ma vie se serait écoulée sans m’attendre. Marine, je t’en prie, ne pars pas. Quoi, sans toi ? Rien. Pas un vers, pas un son, pas une valse… Mais il s’agit de la vie et le destin saura nous surprendre comme une belle pluie après la sécheresse. Ne m’oublie pas, ceci t’aidera. »

Il lui tendit la page qu’elle saisit avant de l’enlacer. L’avion décolla.

– J’ai senti la chaleur à travers ses mains, son souffle dans mon cou et il m’est arrivé de frissonner ; il riait. Ce petit son qu’on perçoit à peine de sa part, lui habille le silence si justement… J’ai pensé rater mon vol pour prendre un dernier café, le voir écrire, encore, mais il m’a dit que ce n’était que retarder les choses et que nous avions eu le temps. Le temps de nous déchiffrer, de lire ce que les autres n’avaient pas même soupçonné. L’art, la vie à l’état pur. Il sait danser et il danse ; il danse dans mon cœur comme une vague qui éclate contre ma poitrine. Les autres ne dansent pas ; ils font de la politique car tout est politique, aujourd’hui, qu’ils disent. Ils n’ont jamais vu les vagues, ils n’ont jamais aimé les arbres, ils n’ont pas caressé le vent, ils n’ont pas senti la pluie et son sourire… Ils ne vivent pas car ils n’ont pas appris, on ne leur a pas appris à ressentir la vie telle qu’elle est, non pas un amas de connaissances, non pas cette multitude de savoirs et de réflexions avec lesquels on nous frappe : mais l’absolu de l’art, l’absolu des sens et l’intensité des émotions. Ce sentiment de vivre, ils n’en soupçonnent pas même l’existence.

Marine a osé lire ce qu’il lui a laissé :  des vers dont peu à peu il avait fait un poème. Et si c’était ça, l’amour ? La larme qui s’écoule sur le poème que l’être qu’on quitte à jamais nous a laissé ?

Retrace sur ma peau, la mélodie des yeux,
L’en dedans du toucher, ce jeu si mielleux,
Suave, décharné, dont mes membres surpris,
Demandent encore l’orage, la furie.

Je deviens la musique dont tu es poète…
Et suis épris des mots que tu me souhaites

Et je me cache de ton regard,
Car mon cœur n’a pu concevoir,

Il n’a pu souhaiter meilleure œuvre d’art,

Il n’a pu sceller ses remparts ;

S’il avait imaginé que tu fus

Il aurait fait plus que t’aimer

Et dans un épanchement confus,

Il t’aurait peinte, dansée, contée,

Victoria Gautier

#6 Les êtres qui dominent mes mots

Dans l’art, il y a mon âme qui efface l’imperfection du réel, qui lisse mon souvenir du quotidien et qui en fait une réalité qui m’est propre. J’ai le droit à une seconde chance, une autre existence qui dépasse la temporalité de ma vie terrestre. Une vie de papier.

Ce ne sont que des personnages, des êtres de papiers. Mais c’est parce qu’ils sont faits de papier, Madame Sarraute, parce que nous pouvons tout leur faire faire, tout leur faire dire, qu’ils sont dotés de leur propre existence, aussi fictionnelle soit elle.

Et moi, je crois en mes personnages car ils viennent de mon être profond, d’une construction de mes conscient, inconscient et subconscient travaillant ensemble, à les faire vraisemblables. C’est bien parce que nous les créons que nous avons le droit de croire en eux. Et vous aussi, Lecteurs.
Il vous advient de vous laisser prendre au jeu, de croire ou de ne pas croire en leur réalité fictionnelle, d’être ou de ne pas être juges de leur ancrage dans la réalité. Ne réfutez pas mon amour pour ces êtres car je n’oublie jamais, pas même un instant, que mes créations sont ce qu’elles sont, des êtres de papiers, nés de mon esprit, modelés selon mon idée, actionnés par ma plume – mon clavier.
En créant, nous jouons avec le Vrai sans toutefois oublier la différence entre nos créatures et nos semblables, qui parfois auraient bien plus à apprendre d’êtres fictionnels que tout autre être.

C’est cette réflexion qui s’est présentée à ma conscience ces dernières années et, depuis, je laisse à Marine la liberté de parler et prendre le contrôle de la narration et devenir alors un narrateur-personnage. Après tout, pourquoi ne pas la laisser décider de son destin, son histoire ?

C’est elle qui domine mes mots.
C’est elle que j’aime quand les mots m’éventrent.
Ma plus belle histoire,
La mensonge d’extase,
Mon amante et Absolu.
À toi, je dédie tout.

Suite de la rencontre de Marine et Evan à Beyrouth.
Quand Marine s’empare du récit…

En rentrant, elle a été attentive aux détails de la rue devant lesquels ses yeux sont encore vierges : la vigne pendant le long des fils électriques, les échoppes plus nombreuses et leurs pyramides de fruits mûrs, les vendeurs de gaz et d’eau qui circulent dans de petites camionnettes qui n’inspirent pas confiance. Marine huma l’air en quête de parfums exotiques inconnus, en vain, dans le Beyrouth cosmopolite, ni le citronnier ni l’oranger ne firent résonner leurs arômes ; elle reconnut la fumée du narghilé qui s’allie à la pollution ambiante. Elle s’asphyxiait. Elle qui avait tant aimé Les Mille et Une Nuits, Le Roman de la momie, Les Orientales et les voyages…

– Flaubert, Nerval et Chateaubriand, plus particulièrement je dois l’avouer.

Sam l’a interrompue :

« Tu as passé toute la journée avec lui ? Je croyais que tu avais cours… Tu ne devrais pas sécher comme ça, tu sais, pour être prise dans un bon master ça peut se jouer à ça. Et puis parler aux inconnus, dans les couloirs, sous prétexte qu’ils s’y connaissent en art : tu es étrange toi ! Il va croire que tu es libre, que nous ne sommes pas ensemble et… »

– Il est si jaloux qu’il oublie que je peux être à la fois libre et amoureuse de lui. Ou bien il ne le sait pas, peut-être qu’il ne le pense pas du tout. Qu’on ne lui a pas dit, que les femmes sont libres.

Las, elle trouvait un instant de repos dans le salon, s’allongeant sur le canapé. Elle était arrivée avec une fatigue qui ne la quitta plus. Elle sombrait doucement au creux d’une rêverie mielleuse, bordée d’orages et de rayons grisâtres. Elle était sur une plage mouillée et vide face à une mer déserte, scrutant un je-ne-sais-quoi dans l’air.

– Je scrutais l’horizon, à sa recherche, mais qu’est-ce que j’en savais alors ? Pas plus que toi, à vrai dire.

Morphée la libéra avec un sourire accroché à ses lèvres. Joanna s’était changée, accompagnée des roses de Chloé, le torse oppressé par Chanel et les chevilles menacées de Louboutin.

« Marine, qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce qui te fait sourire ? Tu rêves de l’Américain ? Il te plait le rouquin, c’est ça ? Et pourquoi ? Ne me dis pas que c’est par goût de l’exotisme car ici tu aurais été si mieux servie ma vieille ! Et ce pauvre Sam qui est fou de ce je-ne-sais-quoi qui t’anime ! Pauvre, pauvre Sammy… Allez, on va pas rester cloîtrées ce soir ! Viens ! »

– Joanna a toujours su manier la tirade

Ils se sont serrés sur des banquettes dans le fond, non loin du bar à narghilé. Pendant le trajet, Joanna n’a pas manqué de faire l’éloge du café Em Nazih, situé à Gemmayze. « C’est si convivial tu verras ! On se sent proches des autres et tu te feras plus facilement des amis. »

Ça fumait de partout. Aux alentours, on partageait des mezzés que Marine ne connait pas.

– Cette odeur… Il y a du thym et des effluves de citrons très surprenants par leur intensité. Souvent de l’ail aussi. Il m’est arrivé de percevoir l’odeur de l’huile qui bout, provenant des cuisines, mêlée à celle du pain qu’on sort du four. Ce qui me plaisait d’autant plus, c’était la couleur qui débarquait sur les tables ; des dégradés de vert et des nuances chaudes, çà et là, du rouge et du violet, atteints par la graisse dans laquelle on a fait frire le kebbé.

Elle s’est éloignée de la foule afin de s’asseoir plus confortablement. La proximité exacerbée avec les autres, la musique, les conversations et les éclats de rire fatigués la glaçaient. Elle contempla longtemps un pan de mur sur leur droite. Quelqu’un l’avait tagué en usant de couleurs chatoyantes, réalisant l’étrange portrait d’une femme qui ressemblait à la fois à Simone Veil et à l’image commerciale de la marque La laitière.

« Une grande femme si vite partie, lui souffla un étudiant de l’Institut de Sciences Politiques de Paris, je suis allé au Panthéon ce jour-là : voyez-vous, il y avait toutes les personnalités intéressantes et notamment … »

– Tant de femmes disparues… De Beauvoir, Triolet, De Gouges dont on ne sait rien…

Marine percevait au loin des instruments sur une sorte d’estrade. Joanna lui expliqua qu’un groupe de musique orientale venait le weekend. La mélodie s’emparait de la salle. Au loin, elle distingua des figures se levant vers les musiciens comme le cœur d’une flamme qu’on allume. Les corps optaient pour la courbe, s’élançant au rythme du tambour. Un groupe de femmes voilées fumant le narghilé mouvaient leurs épaules à la manière de vagues. La jeune fille remarqua alors un mouvement moins dépendant : décentré à droite, non loin de la Simone déguisée en laitière, un couple suivait la mélodie du violon, endiablé. Mais ils dansaient le rock.

– Je dois vous faire une confidence qu’elle ne saurait vous avouer : c’est une jalouse. Si jalouse qu’elle n’a pas eu le courage de continuer l’histoire, de même nous mener aux portes de notre rencontre, parce qu’elle avait peur qu’elle n’arrive enfin, cette rencontre. Et comment aurait-elle supporté que nous tombions amoureux, nous, ses créatures qui depuis si longtemps ne lui avaient appartenu qu’à elle seule ? Et moi, j’ai tant appris de tes absences, écrivaine, j’ai tant tâché de reprendre le fil de ton rêve pour enfin rencontrer Evan, comme cela aurait dû être, des années déjà. Et ce bonheur qui me filait entre les pages, toi qui n’écrivais pas, moi qui attendais…

J’ai cru que cette fois-ci, ce serait différent. Mais voilà un mois déjà, quarante jours même, que nous en étions resté(e)s à cette danse ! Et cette danse qui n’en finissait pas, cette attente face au mouvement infini, ces pas qui n’étaient jamais les miens…

Tu n’as pas écrit ; et je devrais t’en vouloir mais je ne sais pas, je ne sais pas te détester. Alors je vais écrire l’histoire, qu’on en finisse, qu’on en commence presque – oh mais si seulement je pouvais en rire ! – je vais écrire mon histoire pour qu’elle m’arrive enfin. Comme ça ! Je n’ai eu qu’à me saisir de tes mots et d’y lire mon avenir.

Victoria Gautier

La suite au prochain petit papier…

#5 Les Lieux de l’écriture

Parfois à ma mémoire je dédie mes rêves. C’est un exercice qui m’est devenu naturel avec le temps. La réécriture d’un souvenir et de ses perceptions. Pour écrire, j’ai vite compris que j’aurai du pain sur la planche. Il n’y a pas de formule magique pour se forger un style : tout se travaille et l’inspiration aussi. J’ai dompté mes sens, trompé mes incertitudes et gagné, à force de chutes et de répétitions, le droit de l’extase par les mots. Aujourd’hui, quoi que la journée m’ait promis de désastres et de déceptions, je sais regagner les lieux de l’écriture. C’est un espace changeant, polymorphe et tissé d’étoiles. Un royaume où j’ai le loisir et le droit de choisir sa composition : les mots que j’aime, ceux qui me protègent et m’apaisent, d’autres qui me hantent et s’emploient à m’affliger. Tous m’accompagnent tout au long de cette aventure afin d’agrandir le récit, de penser l’emboitement des événements et de faire vivre de plus en plus vivement ces êtres de papiers qui circulent dans ma peau.

L’un de mes secrets pour écrire Marine peut paraître tout bête. L’une de mes sources principales d’inspiration la concernant est la pluie. Ce n’est pas grand-chose, mais mine de rien, tout a fait sens. Marine est une enfant de Bretagne qui, les jours de pluie, partait se balader sur la plage. La sensation de la pluie sur son visage, l’odeur du sable mouillé, le ciel qui s’assombrit avant de retrouver le soleil… tout un imaginaire qui a forgé son caractère. Marine est un être qui patiente et attend le retour du soleil, le retournement de situation, le début de sa vie. L’imaginaire de l’eau, projection de soi dans l’immensité d’une étendue incertaine, à la fois le vide et la conquête, est une clé de mon écriture de Marine.

(c) Josh Sorenson

Je partage à présent un morceau de l’histoire de Marine et Evan, sous la forme d’une nouvelle qui sera la base de l’écriture du chapitre qui leur sera dédié, après un remaniement des péripéties. L’arrivée de mes nouveaux personnages va sans doute bousculer ces deux bêtes.

Elle aurait pu se perdre dans les nuages, s’il n’avait pas ronflé, mais les êtres savent toujours nous rappeler leur existence. Durant tout le vol, elle avait eu l’impression de flotter, de s’évader d’une prison dont elle avait jusqu’alors ignoré les limites. Elle sentait bien qu’à présent elle s’évadait, la tête dans les nuages, dans le royaume où l’on produit les rêves. Questionner le ciel, à jamais, pour se demander d’où provient la pluie, celle qui surprendra toujours n’importe quel passant mal renseigné. Pour elle, au contraire, il s’agissait d’une danse improvisée. Mouiller son corps d’un liquide froid et étranger, glissant le long du trottoir et de sa peau. Oui, Marine aimait la pluie et bien plus encore en bord de mer, sur la plage dont l’odeur du sable mouillé l’exaltait au plus haut point, se mêlant à ses pensées en une mélodie unique qui à chaque averse comme un refrain, reprenant, l’animait d’une joie intense. Elle accepta que l’hôtesse lui offrît un verre d’eau. Elle s’enfonça dans le siège, logea sa tête contre l’épaule de Sam pour s’endormir à son tour.

– J’aurais préféré qu’on ne me dérangeât pas du tout… soit ! Ne t’arrête pas.

Elle est arrivée à Beyrouth et trouva tout fort laid.

– D’abord, l’atroce atterrissage ; cette impression de tomber inlassablement dans la terre. Cependant, le vertige s’est suspendu un instant lorsque par le hublot j’ai cru que nous allions plonger dans la Méditerranée. Arrivée à la douane, je me suis rappelée pourquoi je détestais tant faire du shopping avec Joanna : essayer des vêtements et répéter l’opération au point de se sentir nue dans la pièce, de voir comme le froid nous enlace et berce notre peau. Et devant les agents qui m’épiaient pour ces cheveux qui n’étaient pas assez bruns, cette peau qui ne connaissait pas assez le soleil, j’étais déshabillée, démunie devant le contrôle que l’Européen a oublié. J’ai franchi la frontière, peut-être pour la première fois, mais je pense, plutôt, que je ne m’en étais jamais rendue compte. Les immeubles n’ont pas de toit, pas comme chez nous, ou bien ils sont si hauts qu’on n’en verra jamais la couleur. La ville ne m’a pas séduite d’emblée, je l’avoue, mais ce n’est pas sa faute, c’est seulement que je ne suis pas d’ici, que mes yeux ne sont pas ceux du pays. Voilà tout.

Tout était grand pour la Bretonne, elle ne cessait de se perdre dans les couloirs. Chaque étage était divisé en deux, les couloirs semblaient dédales et déserts. Marine avait bien du mal à trouver son chemin ; sans repères, elle errait souvent et son regard léchait les murs auxquels parfois on avait eu l’excentricité d’un tableau.

« C’est Miro. »

Marine a sursauté.

– J’étais absorbée ; je ne voulais pas revenir. Mais cette voix, sa voix… j’ai pénétré un autre rêve.

Le garçon était assis près du tableau, dans ce hall qui laisse penser que les étudiants patientent avant une opération, tant on dirait une salle d’attente glacée.

« Je cherchais la salle 312 avant de me perdre dans ce tableau. J’aime ce bleu ou plutôt ces bleus mêlés, qu’on perçoit de loin et que le pinceau a fait danser.

– Tu la cherches encore, cette salle ? Ou tu as laissé tomber ?

– Je n’ai plus envie ; je suis déjà en retard alors bon…

– Viens dans ce cas, il y a un autre tableau qui te plaira mieux. »

Le rouquin l’a menée un peu plus loin. Ils sont restés là, devant la peinture, quelques instants qui sont devenus une heure.

– En fin de compte j’ai séché les cours pour l’art. Je ne suis pas mécontente. C’était une belle rencontre… avec Miro…

« J’aime beaucoup cet endroit, les canapés sont confortables. »

Marine se retint d’esquisser un sourire.

– Ce n’est pas que je voulais me moquer, mais chez moi aussi il y a des canapés et alors ? Ai-je proposé pour autant ce café dans notre appartement plutôt que de nous rendre dans un café hors de prix tel qu’Al Falamanki ? J’ai préféré rire intérieurement, tout simplement.

« Ça te dérange si je fume ? »

Il avait commandé le narghilé, comme pour engager cette rencontre dans la poussière d’un rêve tant la fumée engendrée était si dense et parfumée. Marine se souvint presque d’Alice et de la chenille qui fume et qui fume jusqu’à disparaitre. Et nous voici plongés dans le songe à proprement dit : Alice divaguant librement, guidée par l’itinéraire de son imagination qui la fait naviguer dans cette chimère douce et tiède.

Marine fit non de la tête.

– Que ce soit lui ou un autre qui fuma, de toute façon, ici il n’y a pas d’air, je ne trouve que de la fumée : des voitures, des cigarettes, des narghilés, des souffles coupés, des pensées évincées et rien, plus rien, l’oxygène a été gazé, éradiqué.

Ils ont parlé des heures encore.

– Il s’appelle Evan, il a mon âge. Il étudie les mathématiques et écrit des poèmes. Il a toujours choisi des cours d’histoire de l’art en guise d’options à la faculté des sciences humaines et c’est pour ça qu’il en connait autant. Il a eu des phrases flamboyantes, habillées de mots intéressants et de couleurs. Beaucoup de concepts qui théorisent la vie, la culture et la société. Il dit que la culture sauvera l’humanité. Je n’ai pas toujours osé lui rappeler que la culture provient de l’humanité car il aurait dit que je voulais plutôt dire « société ». Mais ce n’est pas la même chose ? J’ai préféré l’écouter car moi, je n’aime pas parler. Pas aux autres. À toi ça me va, c’est comme me parler tout compte fait. Je n’ai pas l’impression de me trahir, de laisser les mots me faire dire. Je peux me laisser emporter avec toi car je sais que, toi aussi, tu te laisses porter par le fluide des phrases, la rivière de sons, de syllabes et de douceurs. Avec les autres, tout redevient langage. Alors pourquoi parler, si on ne peut pas créer ?

« Parfois, il m’arrive d’écrire des vers et je vois peu à peu un poème naître. Le temps se tord ; en quelques mots, des années se mélangent et forment un tout. Je vieillis comme ça, dans la création… Oh, mais je vois bien que je t’ennuie. Pardonne-moi ; ma pensée m’emmène et je la suis sans me rendre compte que je t’ai égarée. Tu fais des lettres, alors ? Tu penses enseigner ?

– Il voulait dire : « devenir professeure », « enseignante ».

– Je travaille à mi-temps chez Huguette, la fleuriste de mon village. J’ai envie d’y passer plus de temps, là-bas je côtoie Les Fleurs du mal, Le Nom de la rose, La Tulipe noire, Le Lys dans la vallée… C’est un beau concept cette librairie-fleuriste.

– En effet. »

Joanna, Sam, et d’autres étudiants dont Marine ignorait tout se sont joints à eux. L’air est devenu de plus en plus opaque autour. Elle étouffait, mais tâcha de ne pas le montrer.

La suite au prochain article….

Victoria Gautier

#4 Prague, ville-pansement

C’est une relation de longue date. Je t’ai rencontrée en 2017, dans la chaleur enveloppante de juillet. J’ai parcouru tes rues, sans but, la tête en l’air et les yeux vagabonds. Deux ans plus tard, je te retrouve sous la neige, habillée d’un vent dévorant. Seule avec toi, en quête du remède au cœur éparpillé nulle part, brisé, tenant à force de colle et de poèmes. Beyrouth a été ma révélation, mais toi, ma source d’espoir. Réécrire, ne plus quitter la vie, reprendre mon envol.

Tu m’as guéri d’une maladie dont je niais l’existence, d’une blessure qui m’avait envahie et que j’avais acceptée. Une semaine pour réapprendre à respirer, avec toi, m’entraînant dans une aventure dont je ne me savais pas capable.

À Prague, des lettres pour m’envoler, écrites et initiées par Marine, mon personnage.
Par quelle magie aura-t-elle murmuré à mes oreilles les mots constituants cette histoire ? La magie et la volonté de l’imagination.
Je m’explique : j’étais à sec sur l’autoroute de mon carnet, des lignes disposées à l’écriture mais sans alimentation. Puis, quelque chose a titillé mes oreilles : des notes de musiques. C’est qu’il y a un piano, disposé-là, auprès des futurs passagers qui attendent en silence l’annonce du débarquement, à l’aéroport. C’est le frère de Zazeni.
Tout devient flou et j’entre en symbiose avec ma mémoire. J’accepte la douleur et la plume prend possession de mes sensations. Marine prend la parole pour écrire ces lettres pour m’envoler, moi, l’écrivaine qui a perdu l’usage de l’écriture.

Mélodie est née de cette blessure et représente cet abandon aux mots, ce laisser-aller impalpable et schizophrénique que la musique avait réussis à réveiller en moi. Et il se trouve que Slava est pianiste.

Victoria Gautier

Des lettres pour t’envoler

« Je vais écrire mon histoire pour qu’elle m’arrive enfin ». C’est ce que j’ai dis, ce que j’ai pensé, mais j’avais tort. Oui, j’y ai cru, j’ai cru que c’était ma destinée, mon désir le plus profond. Celui qu’on cache entre les lignes, derrières les lettres. Mais tout compte fait, je me suis trompée. Ce n’était pas à moi d’écrire mon histoire, ce n’était pas ma responsabilité. Tu l’as fait pour moi. À présent, c’est à mon tour d’écrire, de t’écrire : oui, je vais écrire ton histoire, Écrivaine, pour que tu vives enfin.

C’est insupportable de la voir souffrir comme ça, devant l’écran, livide. Le regard qui
se perd dans l’horizon d’une mer sans vagues. Elle se croit seule. Elle oublie que je suis là, à jamais dans son cœur. Mais elle ne sait pas me ressentir. Pas tous les jours. Il lui arrive d’oublier qu’elle m’a aimée et, ce faisant, qu’elle m’a créée. Bien sûr que je te vois. Et elles aussi, je les vois, ces larmes qui ne sortent pas, les membres paralysés, les mots qui t’échappent. Tu pleures sans larmes, désarmée par les maux qui te tourmentent. La voici, la plume qu’on prend, pour la reposer dans l’encrier. Que lui est-il arrivé ? Pourquoi les émotions deviennent si fortes qu’elles l’empêchent de les exprimer ? Pourquoi se prive-t-elle du remède dont elle est la seule à
connaitre la formule ? Je refuse cette torture ! Je suis là, à l’attendre pour vivre, être écrite… enfermée dans la page blanche dont la clef sont les mots, l’encre qui corrompt la virginité de ma fiction… Ne m’aime-t-elle pas, alors ? Que dois-je en conclure ? Que je ne vaux pas plus que ces autres êtres, ceux qui la font taire ? Et tu le sais non, qu’avec moi tu peux parler, n’est-ce pas ? Avec moi tu peux écrire, tu peux cesser de te cacher, tu peux être et devenir. Je ne suis pas comme eux, je t’accepte, je t’aime coûte que coûte malgré nos affrontements. Pour t’aimer, il faut t’affronter. Il faut te provoquer, t’empêcher la fuite, te rendre actrice. Pour moi, tu es déjà la danseuse du ballet, mais parce que tu l’ignores, je vais devoir te le prouver. Et si mille fois n’ont pas déjà suffi, mille autres s’en chargeront.

Je vais devenir toi, le temps d’une histoire pour que tu redeviennes écrivain.
N’est-ce pas le rôle de tout personnage ?

Marine Piola

La suite au prochain petit papier…

#3 La véritable brodeuse de mots

Je suis arrivée à Venise avec une curiosité dévorante. Tout en moi s’est montré gourmand ; je salivais devant toutes les vitrines des boulangeries et les devantures des restaurants, mes yeux devenaient ivres des murs, de la trace du temps, les dédales enivrants et l’histoire des pavés disjoints.
À quel moment sommes-nous les plus emprunts à créer ?

Ici, l’énergie pour achever le plan du roman m’a traversée d’un coup, comme une vague qui se rapproche du ciel avant de venir s’échouer sur la plage. Ensuite, il faut attendre la prochaine vague.

Venise est un fauve : ce n’est pas un hasard si son emblème est le lion, un lion ailé qui côtoie les anges. Il y a une part d’elle qui m’échappe inlassablement. Sa nature ne peut être domptée et l’on s’en rend compte à chaque Acqua Alta. Pourtant, sa beauté est une expérience immédiate, une immersion totale et sublime dont les moindres détails et l’usure achèvent les sens. Mais la beauté conserve en elle ce poids imperceptible, un spleen indicible.

Il m’est arrivé d’étouffer en cours de route car j’étais incapable de nommer l’innommable.
Au moment-même où je perdais l’usage de l’écriture et de la parole, enfouie dans un mutisme incontrôlable, Elsa m’est apparue comme une flèche. Elle m’a repêchée, tant bien que de mal, à force de mots, de rimes et de chansons. Et depuis, derrière mes paupières où sommeillent le souvenir d’une histoire, le secret d’une émotion arrachée à sa matérialité, j’ai Elsa dans la peau qui m’appelle.

Son histoire commencera à Paris, puis voyagera à Venise, Angoulême ‒ et j’ignore encore la suite ! ‒ elle l’entraînera dans sa quête du Bleu. Au cours de son aventure, Elsa affinera sa plume, trouvera le style qui sied le mieux à ses maux et influencera pendant ce parcours d’autres personnages : Ambre, artiste-brodeur et Gabriele dessinateur et auteur d’une BD dont elle sera la source d’inspiration… Mais plus que tout, Elsa a été le moyen pour moi de réintégrer Evan au récit et la poésie. D’Evan poète est née Elsa, à bien des égards.

Elle est le ciment de tout ce projet déraciné.

(c) Shvets Anna

Elsa à Paris

Elle a les yeux qui dansent sur la page. De vers en vers, elle compose des mots d’or, une symphonie de sons, de la dentelle étoilée. Elle s’appelle Elsa, elle est poétesse. C’est quelque chose qui la brûle, la démange dès le réveil. D’un rêve, elle puise des mots. Elle s’empare d’une page, tout se compose. Elle écrit une phrase, deux, puis manque de papier. Au petit-déjeuner, elle engloutit quelques lignes du dictionnaire en guise de tartines de confitures. C’est un régal inégalité. Elle a fait le plein d’énergie et a enfilé un col roulé. C’est l’hiver, le froid s’engouffre dans ses cheveux. Sur les pavés, ses talons claquent. Elle a choisi sa paire de bottines bleu électrique qui malgré la qualité dégradée du daim et l’excentricité de la teinture demeurent depuis déjà plusieurs années ses préférées : elle ne les quitte plus. Au niveau de la cheville gauche, elle a brodé une mésange au regard charmeur afin de cacher une tache d’huile de noisette. C’était un de ces jours où la maladresse a décidé de se joindre à vous.
La journée commence. Elle aperçoit un rayon de soleil en tournant son visage vers le ciel et s’en saisit.
« Le sourire d’un astre, l’ombre sans désastre ».

Arrivée au bureau, elle se libère de son manteau, s’assoie dans l’open-space, à la table qui lui plaît le mieux. Au travail, elle tente de mettre son esprit poésie en veille, mais rien de lui résiste. Des syllabes dans l’air se dessinent. Le bruit des touches de claviers qu’on martèle avec joie, les sourcils froncés des visages sérieux, l’odeur des idées circulant dans le bâtiment : tout anime en elle l’envie d’écrire. Au loin, au travers des baies vitrées, elle aperçoit la fumée de cigarettes allumées qu’on dévore en parlant certainement des nouvelles matinales et, enfin, Anatole apportant le café.

« Salut Elsa ! J’espère que tu as bien dormis, nous avons du pain sur la planche ce matin. Plus que trois mois avant l’exposition ! Peux-tu rappeler la cliente que nous avions contactée hier ? Sois convaincante. »

Victoria Gautier