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#24 Mon gouvernail de papier

C’est drôle ; j’ai commencé ce blog à Venise en novembre dernier.
Je voulais accélérer l’écriture de mon roman par le partage d’extraits. J’ai développé une page Instagram dédiée (@marinepiolacreator) grâce à laquelle j’ai commencé l’animation d’ateliers d’écriture. À ce jour, nous en avons fait dix depuis le 6 mai et j’apprends encore à améliorer les séances avec de nouveaux thèmes et exercices.

Cela fait un mois que je n’ai pas partagé d’extraits du roman, pour plusieurs raisons.

D’abord, pour écrire.
J’ai accordé plus de temps à l’écriture en elle-même plutôt qu’à la rédaction des posts présentant mes avancées et questionnements. J’ai fais ce choix pour mieux me concentrer et j’espère que mes efforts paieront : j’y crois de tout mon cœur.

Ensuite, pour l’effet de surprise.
Pourquoi vous dévoiler tout le roman ? Ce serait contre productif ! Etant donné que je travaillais le premier chapitre, je ne pouvais tout simplement pas vous dévoiler d’extrait.

Enfin, pour me faire plaisir.
Je ne veux pas me forcer à écrire sur les réseaux sociaux : je le fais lorsque j’ai vraiment quelque chose à discuter ici, quand le doute ne m’emporte pas encore ou lorsque j’ai déjà des pistes de réponses à mes questions. Je préfère être sincère avant tout.

(c) Karolina Grabowska

Aujourd’hui, je suis prête à partager mes questionnements qui ont transformé mon écriture.

Histoire ou roman ?

Je me suis rendue compte que je n’écrivais pas qu’un roman, mais une histoire. C’est radicalement différent. Cela signifie qu’il me faudra très certainement plusieurs romans pour écrire mon univers. Je ne peux pas pondre comme ça autant de contenu. Pourquoi noyer d’emblée un lectorat ?

Ainsi, toutes les transformations en cours vont donc modifier le roman à venir plutôt que l’histoire. Ça a été une révélation rassurante : toutes les coupes que je m’efforçais d’effectuer ne tueraient donc pas mes personnages : je n’étais pas meurtrière. Je décidais simplement du moment et du lieu pour présenter chacun d’eux avec la place qu’ils méritent.
Certains personnages n’apparaitront donc pas dans mon premier roman et je suis fière de l’avoir accepté. Il faut seulement un peu de patience, de mon côté et du leur. Chacun aura son moment de gloire.

Avec un peu d’attention et une lecture attentive, vous pourrez retrouver les héros et héroïnes du prochain roman : mais ce n’est pas encore d’actualité.

Et concrètement, qu’est-ce que ça signifie pour le roman ?

Mon esprit et ma plume se sont accordés à l’écriture de plusieurs personnages. Je ne peux plus nier l’importance d’Elsa et d’Ambre qui sont devenus ces derniers temps mes meilleurs alliés. J’ai renforcé l’histoire de Marine, indépendamment de l’histoire d’amour à laquelle je tiens mais qui ne suffit plus à présenter mes personnages principaux.

Isaure n’apparaitra pas encore, tout comme Rose, Alice, Loïc, Gabriele, Raffaela, Anatole… car je sens que leur présence pourra se révéler plus tard, au détour d’une aventure que je dois explorer encore et me demandera davantage d’attention.

Restent donc mes petits bijoux : Elsa et Ambre, Marine et Evan, Oscar et Andrée… ces duos pertinents, dynamiques dans mon esprit en ce moment et avec lesquels j’ai moins de difficulté à voir l’histoire qui se déroule sur la page. Ce sera un roman sur la poésie, la broderie, l’émoi des premières expositions, le mouvement de la danse et de la photographie et la quête d’identité ; les prémices de la synesthésie qui m’est si chère, de l’orage qui dans la poitrine cogne… une histoire en Bretagne, à Venise, à Beyrouth, à Prague, l’esquisse d’une histoire qui les dépasse : celle des origines de la création.

La suite au prochain Petit Papier : je vous dévoile le plan du roman !

À bientôt,

Victoria Gautier

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#23 Cette vie de miel et de poison

J’ai le sentiment que tout oscille dans cette vie entre deux états d’âme. D’une part, le mouvement, la puissance de vie brute, la tempête, le chaos et de l’autre, le néant, le vide dévorant contre lequel aucune lutte ne sait nous satisfaire parce qu’elle est vouée à perdurer. On se bat contre l’inconnu, l’immobilité des êtres et l’essence même du vide.

Et tous les jours pour faire taire le silence, j’écris. La plupart du temps, je me force à m’armer de mots pour faire taire les démons qui assiègent mon coeur.

Je vomis du texte pour entamer la bataille. C’est là que le travail commence. Mon corps reprend ses esprits, la possession de soi-même. Le cerveau domine mes passions et pare mes idées de miel pour panser la blessure et contrer le poisson. Les larmes coulent d’elles-mêmes pour exorciser la douleur ; je ne m’arrête pas. L’essentiel c’est d’écrire, comme si les flots se déversaient sur la page. Dans ces moments-là, c’est soit Marine soit Mélodie qui me guide parce que Beyrouth et Prague ont été de vrais chocs émotionnels dans lesquels j’ai perdu tout contrôle.

C’est à ça que j’associe ma plume : au chaos avec cette ambition, trouver l’harmonie dans le désordre, n’est-ce pas ce qu’on voit dans n’importe qu’elle œuvre d’art ?

Lassitude : c’est le premier qui lui vient aujourd’hui. Est-ce que c’est le bon mot pour commencer son roman ? Sûrement pas. Peut-être pour l’achever, qui sait.

Mélodie est rentrée en France à reculons, peu inspirée par la grisaille. Le ciel ne lui souhaite pas la bienvenue : une pluie fine floute le paysage.

« Qu’est ce que tu écris ? tu tiens un journal intime ? »

Au fond d’elle, Mélodie aimerait penser que la question de son amie est naïve, presque autant ridicule qu’offensante. Il n’en est rien. Ces pensées passent en coup de vent. 

En réalité, elle n’a pas de réponse. Est-ce qu’elle met sa vie en roman ou crée de la fiction ? Est-ce qu’elle y plonge avec un morceau d’elle plus qu’une simple inspiration ? 

Elle n’est plus aussi sûre qu’à l’instant où elle avait décidé d’écrire, il s’agissait d’aller au-delà de son existence ou de se soigner par les mots. 

Elle se met à douter, le regard perdu dans les nuages à peine perceptibles entre le hublot et les larmes que la troublent.  

Elle n’a pas eu le temps de le vivre, ce roman qu’elle écrit, l’amour après la chute, la joie après le désespoir. Elle n’en a eu qu’un avant-goût. Elle a commencé à écrire pour réaliser le rêve à travers les mots, imaginer le bonheur pour le vivre ou au moins faire semblant d’y parvenir. Elle n’a pas eu le choix. Le premier homme qu’elle avait jamais aimé s’est détourné d’elle en un battement de cils et le second n’a fait que passer et s’éloigne de la réalité comme un bateau au large, un souvenir à sa mémoire. 

Il n’y en aura pas d’autre, Mélodie le sent profondément, c’est l’hymne qu’elle est prête à entendre jusqu’à la fin de sa vie.  

Slava ne reviendra pas, mais l’écriture est là, au creux de ses yeux, les mots recréant la superbe de son visage jusqu’aux fossettes, les yeux d’émeraudes. Quelques passages de Maple Leaf Rag resurgissent et elle se met à détester son instrument de musique préféré. Maudit piano !

Qu’est-ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’elle a entamé une page d’un journal intime ? Peut-être et pourtant, elle se sent détachée du contenu qui la concerne dans les grandes lignes tout en se sentant appelée par l’inconnu. Certains détails sont de pure fiction comme pour arranger sa vision des événements qu’elle recrée. Ça va plus loin car elle n’a pas l’intention de seulement dire mais de créer un tissu de mots cousu avec le peu d’astres et d’espoir qu’elle éprouve pour l’univers. C’est vrai qu’elle a toujours eu un stylo dans sa poche au cas où quelque chose devait être écrit. Un réflexe de longue date. Lorsqu’elle avait senti la soif d’écrire l’assaillir, le stylo l’attendait et les raisons de sa présence étaient devenues magiques.

C’est pour cela qu’elle écrit : pour la magie du réel à travers les mots. Créer pour remédier à son éternelle impuissance face à la tristesse, l’embrasser entièrement pour faire jaillir une beauté qui n’existait pas encore.

Victoria Gautier

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#22 La Quête du Bleu

C’est drôle comme les mots sont têtus, parfois, à choisir quand sortir et quand se cacher. Il faudrait les dompter, si seulement c’était possible…
Je ne parle pas de la page blanche, de la page grise. Je n’ai pas de méthode pour contrer cet autre aspect de l’écriture que j’ai connu cette année, à Venise.

Je n’ai jamais eu de mal à écrire sur les pays qui m’inspiraient. J’ai l’impression que mes sens savent d’eux-mêmes s’imprégner de la lumière et des sons de la ville, le silence des nuits, la mélodie de la pluie. Ces lieux me hantent encore, je les ai dans la peau : Beyrouth, Prague et un soupçon de l’euphorie d’Angoulême dans l’effervescence du festival de BD.

Alors, quand j’ai su que j’allais vivre 4 mois à Venise, j’ai tout de suite eu envie d’écrire sur elle. Dès mon arrivée, la magie s’est opérée ; j’avais le cœur qui battait à chaque coin de rue, pressée de rencontrer l’inspiration. Tout était là, présent et fort dans ma poitrine, tout sauf l’émoi de l’écriture qui s’écoule. C’est là-bas que j’ai commencé l’aventure de ce blog. C’est là-bas que j’ai relancé l’envie de partager l’envie d’écrire lors d’ateliers.

Que reste-il de Venise dans mes écrits ? Pas grand chose, presque rien à vrai dire. J’ai attendu le déclic : après tout, j’avais écris à Beyrouth comme à Prague avec un pied déjà hors des terres… Alors, je me demande encore où ma Venise s’est emparée de moi et comment la retrouver par les mots et les sens auxquels je n’ai plus accès à présent ?

Il ne me reste rien de Venise si ce n’est une couleur : le bleu. Elle a guidé l’instinct de ma plume, de mes ballades, mes pensées découlées malgré moi en pleine rue, au sommet de ponts. J’étais essoufflée, tous les jours, de courir et chercher Venise dans les détails, accaparée de toute parts par des sensations que je ne maîtrisais plus. Venise s’est emparée de moi, je n’ai plus le contrôle.

Mais comment retranscrire cette détresse assourdissante dans les mots ?

Elsa a fait tomber son croissant dans le canal. Elle n’y croit pas, elle qui n’avait qu’une hâte : goûter son tout premier cornetto alla crema. C’est raté. Elle tourne la tête et tombe nez à bec avec la mouette.

« Mais c’est dingue ça : t’es pire qu’un pigeon ma parole ! »

Cette dernière lui répond quelque chose d’incompréhensible.

« Désolée ma vieille, moi je ne comprends que les oiseaux qui savent chanter. »

La mouette suit Elsa des yeux ; elle fait demi tour en direction de la pasticceria qui lui avait promis une douceur. Elle s’installe au comptoir et commande un macchiatone. On ne l’y reprendra plus.

Le soleil s’est levé et caresse les toits des immeubles fatigués qui émergent peu à peu lorsque les ombres rentrent se coucher. La ville quant à elle s’éveille au rythme du ramassage des ordures. Attenzione ! Faut pas traîner, c’est l’heure où plus personne n’a le droit à l’erreur si on ne veut pas que l’appartement empeste les effluves des restes, les carcasses des poissons achetés au marché du Rialto. Aussitôt qu’on a frappé à la porte, que la sonnerie a retentit, il faut sortir, ne pas oublier les poubelles avec soi, ne pas trébucher dans l’escalier et jeter le sac dans le bon bac – pour une fois qu’on fait le tri ! Il suffit d’une minute de trop pour que l’attelage soit reparti.

Elsa se réjouit de ce spectacle matinal, les rues qui grouillent de fantômes en marche, du bruit des pas sur les pavés, l’air humide qui emporte tout et s’engouffre dans ses pensées. Entre les rues coupe-gorge, les campo luisent dans la ville et regroupent des puits de lumières : le sourire des retrouvailles, la sortie des écoles, les ballons qui jalonnent le sol, le rire des enfants bien trop agités, les terrasses qui pullulent et animent l’atmosphère. Au comptoir on commande un caffè, une part de pizza, un ciacolata calda per favore, l’accent vaguement italien à San Marco, fièrement vénitien bien plus loin où la rumeur étrangère n’a pas encore planté ses griffes dans ce qui reste de réellement vivant dans cette ville morte-vivante, musée à ciel ouvert où chaque pierre, chaque mur, sitôt qu’il est décoré ou ébréché, raconte l’épopée d’un prince ou d’une comtesse que nous ne valons pas même en rêve.

C’est là qu’elle est venue retrouver la couleur de son écriture : le bleu.

A bientôt pour suivre Elsa à Venise !

Victoria Gautier

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#21 Les laisser m’échapper

C’est comme une poignée de sable qui file entre mes doigts. J’ai beau m’acharner, rien n’est fait : c’est peine perdue. Tout m’échappe. Ce n’est plus moi qui décide.

Je dois faire le tri dans l’histoire qui s’écrit pour que le roman soit le plus lisible possible. Dans mon esprit pourtant tout est clair : c’est le film que je déroule depuis des années, je n’ai pas de mal pour m’y retrouver. Seulement, je redoute de vous perdre vous, dans ce dédale de personnages. Alors, ils m’échappent, je le sens, et je dois laisser faire. Les laisser m’échapper pour mieux construire l’architecture du roman. L’histoire reste la même, mais c’est la manière de dire les choses, de les écrire, qui doit évoluer. C’est ce mouvement qui s’opère depuis quelques temps. J’ai tout mis en œuvre pour conserver l’équilibre des mots et l’existence des personnages qui me guident pour écrire. Alors je vous le dis maintenant que le crime n’est plus une éventualité : Alice et Loïc seront encore là, au creux des pages, avec une apparition différente : le souvenir. On se souviendra d’eux. C’était le meilleur moyen de la conserver : c’est que je tiens à ma peintre et mon guitariste/parolier ! Diable !

Pour le moment, une relation épistolaire pour ne pas tout vous dévoiler d’un coup 😉 Bonne lecture !

Victoria

(c] gya den

Ici, la vétusté de la route m’a réveillée. Je sens qu’elle a vécu pour me recueillir. Les collines me saluent avec le vent, les arbres plissent sous son appel ; j’ouvre la fenêtre pour mieux sentir sa présence, fraîche et tendre.

Ce sont les premières lueurs de l’été et je vois dans le miroir du ciel de nouveaux horizons, une autre toile, peut-être, dont je ne connais pas encore la couleur mais qui sommeille au fond de mon être, comme le souvenir d’un talent qui attend pour se saisir de mon corps tout entier.
C’est la première fois que je respire cette année.

Je me suis enfuie.

Alice »

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#20 Le deuil d’idées transformées

(c) Mathias P.R. Reding

Lorsqu’on écrit, on arrive toujours à ce moment fatidique où la plume devient une arme. C’est inévitable. Les idées sont peut-être bonnes, mais rien n’y fait. La route du roman ne s’offre plus à nous comme au premier jour et l’écriture est las, redondante, imprécise et irréalisable. Ça ne colle plus : quelque chose cloche. Le crayon circule sur la page, en quête d’un après. Il lutte et veut continuer le périple. La page s’agrémente de rature. On raie tout, même d’avance. La prose n’ose plus s’annoncer. Si l’on ne fait pas du sur-place, on recule. Alors, on laisse les mots retomber dans le flou et on suspend l’écriture. Un jour, une semaine, un mois, et puis le temps se perd. On ne se souvient plus très bien du problème. Peut-être qu’il n’y en a pas et que l’envie est passée ? Ce n’est plus pour nous, les phrases n’ont plus de sens. Pour ne plus tourner en rond, on efface toute trace. On extermine la verve et on se détache de soi. C’est fini, plus jamais. Le silence et l’attente pèsent trop.

Cette fois-ci, j’ai décidé qu’il en serait autrement. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse du syndrome de la page blanche. Les idées sont là, mais ça ne tient pas. Rien ne s’accorde. Je suis plutôt face à une « page grise », parce que je griffonne sans parvenir à un résultat qui me plaît et me ressemble. Il y a des idées qui parasitent l’harmonie de l’œuvre. Alors, pour contrer la page grise, on devient meurtrier : il faut tuer ces idées, les renouveler et leur donner une peau neuve.

Et c’est presque pire qu’une page blanche : là, les mots viennent mais pour leur laisser libre cours, il faut tuer quelque chose ou quelqu’un. Un idéal, un personnage, une histoire d’amour. On tue, çà et là, et on croit mourir nous aussi à petit feu. On renonce à une part de nous-même avec eux, un morceau qui a laissé sa trace, malgré tout et qui ne cessera de nous hanter. Jusqu’au point final. Ce sont nos fantômes.

Récemment, j’ai été confrontée à une grande page grise et la remise en question de plusieurs personnages. À la suite de longues interrogations et tentatives d’écriture, j’ai réussi à sauver leur souvenir dans le roman. Je les relègue au second plan car leur rôle n’était pas d’être héros mais d’incarner des valeurs. J’ai conservé les valeurs et atténué leur présence dans la narration.

Pressés de lire ? C’est pour bientôt !

Petit teasing : le prochain Petite Papier sera une lettre !

Victoria

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#19 Quand la bavarde se tait

4 mai. Je n’ai pas écrit depuis le 16 avril. J’ai presque honte. J’aimerais dire que ça ne me ressemble pas, et pourtant ce silence dans l’écriture, c’est tout moi : la bavarde qui se tait. Je me suis aperçue que l’un des aspects de ma plume c’est l’assourdissement des mots. Lorsque j’ai trop à dire, je me tais, j’ai la page blanche, parce que l’émotion me paralyse, elle m’impose le silence. Je ne m’y retrouve pas dans cette cacophonie alors que je pourrai noircir le papier d’encre, de lettres, de pensées aussi lourdes que des rochers auxquels je m’accroche de toutes mes forces pour ne pas flancher.

Auparavant, je pensais que je n’y pouvais rien, qu’il fallait attendre la fin de la tempête pour retrouver le fil de l’écriture. On se rend bien vite compte que la machine ne va pas se remettre en route seule et qu’il faut malheureusement provoquer le coup de vent salvateur. On est les seuls héros de notre histoire et personne ne viendra l’écrire à notre place et elle ne s’écrira pas toute seule. Il faut tricher. J’ai écrit le Petit Papier #18 pour contrer le néant – car depuis le 25 mars, je n’avais pas écrit, encore une fois.

Rien n’y fait, la plume n’est pas dupe : elle sait que je me force, que les mots n’y sont pas maîtres, que je ne pense pas même à écrire tant j’en ai besoin. Il faut déjouer le destin.
Alors, j’ai fait appel à ma petite méthode à moi, bricolée à Prague en attendant un vol. Le vol fatidique : le retour en France. La fin de la valse de mon cœur, où l’émotion n’a depuis jamais été aussi puissante qu’à l’époque, si puissante que rien ne me venait, pas un mot, pas une ligne… J’ai fais appel à la fiction, dans un court instant de lucidité où j’ai laissé mes personnages me guider.

C’est là que Marine m’a parlé. Et je savais pertinemment que c’était faux, qu’elle n’existerait jamais, qu’elle ne serait jamais d’un être de papier, un ensemble de mots qui ne formeront jamais une personne… et pourtant, elle m’a reconstruite. Elle a écrit pour moi.

Oui, ça marche ! C’est elle qui devient la plume, c’est le personnage qui s’empare de l’histoire, de son histoire, pour raconter avec ses mots ce qui lui arrive. Et bien plus encore, Marine a commencé à écrire mon histoire, celle de mon roman qui alors naissait. Pour la première fois, quelqu’un qui n’existe pas m’a tendu la main, a écrit pour moi lorsque j’en étais incapable.

Je me suis retrouvée à travers une plume cédée, qui ne m’appartenait plus et qui pourtant ne pouvait venir que de moi, mes personnages, et surtout, Marine.

Victoria Gautier

(c) Andrew Neel

ON/OFF. C’est ton petit jeu à toi, t’éteindre quand tout est trop intense pour toi. On sait toutes les deux depuis quand c’est devenu compliqué d’éprouver quoi que ce soit. Je sais que tu croyais avoir accepté les malheurs qui ont défini ton destin, ton aura, ton énergie… Mais tu sais, ce n’est pas grave de pleurer. Ce n’est pas bien vilain non plus, de perdre ses repères. On y arrive tous un jour, comme ça, d’un coup, BAM, on est à terre et tout saigne sous les yeux aveugles des autres. Et c’est bête, parce que depuis que tu as peur de souffrir, tout a empiré. Moi, j’en ai rien à foutre d’eux, je les laisse penser ce qu’ils veulent et je suis certaine qu’ils ne pensent à rien en réalité. Tu te souviens de Jenny Borghèze ? La grande star de Personne ne m’aime ? Pourquoi tu joues comme elle, à prévoir les déceptions sans vivre les joies ? Craindre la tristesse, ça rend malheureux.

Allez, ça va, c’est pas la fin du monde cette petite larme qui coule sur ta joue, tu y as le droit toi aussi ! Tu as le droit de pleurer pour autre chose que ça, pour d’autres choses que lui. Cette tristesse, ce ne sera pas la dernière même si tu penses que c’est la plus grande que tu auras jamais connue.

Dans ton ventre, ça hurle, ça hurle trop : tais-toi un peu ! J’ai du mal à me concentrer et à écrire. On étouffe tu sais, nous, dans ta tête qui nous casse les pieds, On a du mal à exister quand on n’est pas sur du papier. On n’a pas de forme, on ne nous voit pas, notre voix n’a pas de son ! Et toi, tout crie, on ne sait plus où se mettre nous !

Mais quitte à tout faire péter : est-ce que tu sais comment tu te sens, au moins, dis ? Parce qu’on est pas avancé avec ces deux mois d’inécriture. On n’avance pas et j’essaie mais je ne parviens pas à t’aider. Je me sens inutile, introuvable, désœuvrée. Sans histoire – un personnage SH, le SDF du roman !

Alors, j’ai décide que lorsque je n’aurais plus rien pour te parler, te dire d’être et d’écrire, il y aurait toujours la poésie :

It struck me – every Day –

The Lightning was as new

As if the Cloud that instant slit

And let the Fire through –

It burned Me – in the Night –

It Blistered to My Dream –

It sickened fresh upon my sight –

With every morning’s beam –

I thought that Storm – was brief –

The Maddest – quickest by –

But Nature lost the Date of This –

And left in the Sky –

Dickinson

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#18 Au seuil de la chute

Au seuil de la chute, l’absence de mots pour dire et comprendre les émotions qu’on rejette. L’une des clés de lecture que je vous dévoile en toute transparence pour comprendre Mélodie et l’itinéraire du personnage.

Désolée mais je me dois de vous prévenir : préparez vos mouchoirs !

Elle enclenche le verrou et s’enferme dans les toilettes. Elle n’a nulle part d’autre où se réfugier dans ce théâtre. Les larmes éclatent avec un cri qu’elle se force à refouler dans sa poitrine. Enterrer tout au fond de son être la douleur.

Elle essuie nerveusement l’eau qui s’échappe de ses yeux. Elle ne veut pas mouiller son costume. Ne pas laisser de traces.

Ces larmes, elle n’y avait pas le droit ; à mesure que son corps rejette la réalité, la honte monte. Est-ce qu’elle aussi elle est éligible, légitime à ressentir la douleur d’une perte qui n’est pas la sienne ?

Elle l’a rencontré plusieurs fois, et de loin, elle a vu l’amour qu’on lui vouait. Et c’est peut-être pour ça qu’elle regrette sans se l’avouer l’absence d’une quelconque relation comme on regrette de n’avoir jamais repéré les trésors qu’on côtoie.

Il est mort un mardi soir mais elle ne l’a su qu’à son réveil, ce matin. Elle a recueilli Mélodie à la porte, à 9h. Elle avait voulu la laisser dormir, surtout le jour de la création de la pièce.

À la vue de son visage bouffi, elle l’a enlassée avec tendresse et l’a installée dans des plaids, sur le canapé. Avant les mots, faire le café, sortir de quoi remplir le ventre gonflé de vide. Tatiana s’active pour masquer le silence, allume la radio. On y parle de Milan Kundera. Elle s’empresse d’éteindre le poste. C’est pas le moment.

Enfin, elles y sont ; Mélodie devenue un burrito géant, Tatiana engloutissant les paquets de gâteaux industriels. Elle s’est trompée : ce n’était pas des pépites de chocolat. Elle devrait faire plus attention.

“C’est fini, je ne serai plus jamais heureuse.”

Mélodie fond en larmes, son corps semble se dissoudre de plus en plus dans un état qui ne lui ressemble pas, que Tatiana ne lui connaît pas. Elle pense que son amie l’ignore ou refuse de l’admettre mais qu’elle l’a vécue son histoire d’amour, elle, et elle lui en veut, un instant, une seule et unique pensée furtivement qu’elle ose admettre : sa meilleure amie a le culot d’exposer son malheur à quelqu’un qui n’a jamais été heureux et c’est d’autant plus triste !

Mais elle répond :

“Moi non plus, si tu ne l’es pas.”

Mélodie l’enlace à son tour pour la remercier. Au moment où Tatiana sent les larmes monter, elle fait tout pour les retenir et parvient à repousser cette douleur. À présent, elle le devine, elle porte et partage elle-aussi cette perte qui ne lui appartient pas comme une promesse. Mais a-t-elle le droit de pleurer au même titre qu’une victime ?

Victoria Gautier

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#17 Baisers suspendus

J’ai ce titre en tête, depuis quelques temps. C’est drôle parce qu’il existait avant l’idée de tout contenu. Je voulais parler du temps. Je crois qu’il s’agit d’un tissu bien curieux. Qui peut nier son écoulement, fluide constant, comme la goutte d’eau qui tombe et qui tombe du robinet, la poignée de sable qui file entre les doigts ? Inexorable. Et pourtant, il peut se révéler subjectif lorsqu’il est vécu à mesure qu’il s’altère, s’arrête, se tord. Il se dissout dans sa propre matière aussitôt qu’on lui tient tête et qu’on lutte pour le retenir. Le cœur s’en mêle, l’instant se prolonge si bien qu’une seconde devient infinie. C’est de la magie. Tout sans dessus-dessous, le chaos, carnage silencieux. Quand deux astres se percutent, le temps se perd, on vit dans une spirale où les sensations n’ont pas d’âge, pas de limites, pour seule identité l’art et la couleur de l’être.

Je sais que cela peut paraître brumeux voire impossible mais je suis persuadée que le temps s’arrête parfois, dès lors qu’on accepte de naviguer à l’aveugle, sans repères, pour créer de nouveaux horizons. C’est ce que l’art provoque en moi, ce que la vie me permet de voir, si j’ai assez de courage pour tout laisser tomber et redéfinir les périmètres de mon existence. Alors quand j’écris, j’essaie de voir au-delà du temps. Je sais que cela semble un poil instable : on ne s’y retrouve plus. C’est comme si une fois la nuit tombée, une nouvelle vision s’animait et qu’on distinguait peu à peu des formes, des ombres pour relire l’espace. Il faut alors s’adapter, accepter le malaise pour se laisser tomber dans l’inconnu de baisers suspendus.

Ça fuse de partout. Elsa sent les têtes qui chauffent comme des locomotives dans la pièce, s’activent sans cesse, vont, viennent, portent et installent les oeuvres. Elle a toujours vu la logistique à la manière d’un ballet. Il y a des gestes répétés, que les membres connaissent par cœur, les corps qui bougent et ne s’arrêtent plus dans cette danse au rythme des livraisons.

On suspend des fils de nylon transparents au plafond pour installer les tissus; la lumière de leurs couleurs revêt sur les murs des reflets comme sil s’agissait de vitraux. La galerie prend des allures d’église, consacrant les œuvres, une prière pour le Beau, chuchotée timidement au moment de l’accrochage. On est bouche bée, qu’on y comprenne quoique ce soit, ou rien. Ça laisse sans voix, coupe le souffle déjà épuisé au cours de l’effort.

Le vernissage commence dans deux heures et huit minutes. Tout est en ordre, l’équipe est en avance.

On décide d’ouvrir une fenêtre, histoire de permettre à la sueur de s’extraire de la pièce. Quelqu’un décapsule une bière. Le son se fait écho métallique. On a bien mérité une petite pause. Elsa acquiesce d’un sourire. On lui répond en lui tendant une bouteille. Elle préfère du cidre mais il n’y en a pas. Tant pis, elle a trop soif.

Les rayons du soleil ont convié tout le monde dehors pour profiter d’une cure de vitamines. Les rires éclatent dans la rue déserte. Une brise pressée fait chanter le voisin, un jeune pommier d’une vingtaine d’années dont les feuilles s’épanouissent en cette saison.

« Je ne suis pas maladroit d’habitude mais voilà c’est arrangé. Comme si rien n’était arrivé. »

Elsa en profite pour errer seule parmi les œuvres. Au fil de ses pas, elle redécouvre l’histoire qu’elle a composée, mois après mois, pour réunir la collection. Un dialogue d’univers où les arts conversent. Soudain, elle entend quelque chose dans le renfoncement de la pièce. Elle s’approche et trouve un verre renversé qu’un homme nettoie. Un court instant, elle oublie ce qu’elle est venue chercher.

Sa voix pèse dans l’air et infuse l’atmosphère. Les dernières syllabes se dissolvent lentement.

C’est drôle, pense Elsa, l’homme a un pommier brodé sur sa veste en velours – quoiqu’elle hésite car les petits points de fil rouge lui font également penser aux décorations de Noël.

« Dis-moi, je me demandais, ça t’arrive souvent d’écrire des poèmes ?

– Oui. Elsa répond avec curiosité. mais comment tu sais ça ? »

Il se relève et vient lui indiquer le cartel d’une œuvre. Sur une toile blanche, l’artiste est venu broder au point de croix d’un fil bleu turquoise une forme illisible. Anatole aurait dit artistique.

« C’est bien toi qui fait les cartels ? Je vois mal Anatole pondre un alexandrin comme ça… « Qu’importe la forme, pourvu qu’on lut un Cygne. ». Très très fort l’usage du « e » muet. Tu en penses quoi ? Dit-il d’un ton léger.

– Anatole et les mots… c’est une longue histoire tu sais.

– En tout cas, je te remercie, ça fait du bien de te lire. Ça met en valeur tout le processus de médiation et de mise en contexte des œuvres. Ça te plaît ?

– Je ne suis pas sûre de comprendre de quoi tu parles.

– L’œuvre là. J’hésite sur ce bleu mais je suppose que c’est trop tard maintenant ! »

C’est étrange, pense Elsa, un homme chauve au rire enfantin. De quoi retarder l’usure du temps.

Elle ne se souvient pas d’avoir écrit un alexandrin expressément pour ce cartel. Elle observe la broderie.

« Elle me laisse perplexe, cette forme. Je sais que l’artiste n’est pas idiot. Il n’a pas cherché à faire n’importe quoi. On dirait qu’il y a quelque chose à comprendre, voire même à lire. Comme une écriture. Ça me rappelle Broodthaers. Quand l’art peut parler en trouvant une nouvelle forme au langage, de nouveaux signes.

– D’où la référence à la page blanche de Mallarmé, Le Vierge, le Vivace et le Bel aujourd’hui, je suppose ?

– À croire que l’artiste est éternellement voué à la peur d’être pétrifié dans la création. Et pourtant, elle pointe l’œuvre du doigt, le fil de la création est là, un tantinet grossier et turquoise, mais il est là et il continu de tisser son histoire envers et contre tout.

– C’est tout ce qu’il me restait à broder, le signe de Poésie. »

Alors, elle se retourne et tombe nez à nez avec ses prunelles turquoises. C’est la même couleur que la toile.

« C’est toi, Ambre ?

– Ravi de faire ta connaissance. »

Victoria Gautier

À la Une

#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

À la Une

#15 Oh le beau sourire !

Je ne sais pas si c’est dû à la Journée internationale des droits des femmes (le 8 mars hein !) ou si l’idée provient de mon inconscient, mais une phrase a résonné en moi depuis le dernier article et je la dois à Marine :

Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

#14 Les effluves de café

À quel moment se saisit-on de la liberté de choisir ? D’opérer ce choix avec la certitude d’agir pour soi, en accord avec notre personnalité ?
Tout dépend de l’environnement qui nous a fait grandir et décide de nous lâcher dans la jungle un beau matin.

Aujourd’hui, je voudrais parler du féminin dans ce roman, avec une douce pensée pour Elsa Triolet dont j’ai étudié l’œuvre par le prisme de l’héroïsme féminin.
J’ai lutté longtemps pour lisser la parité entre mes personnages mais je ne peux ignorer la majorité de personnages féminins. Est-ce un choix ? Non, c’était inévitable, presque essentiel à mon écriture.

À travers Marine, Mélodie, Elsa, Rose, Alice, Tatiana, Isaure et Andrée, je me fais exploratrice de l’art au féminin, de la part de féminin dans l’univers, de l’existence présupposée du féminin construit et de la différence entre la féminité qu’on apprend et la féminité naturelle – qui n’obéit pas aux codes imposés par la culture aujourd’hui. Je souhaite moi-même me libérer des règles du jeu, pour en écrire de nouvelles, penser à une autre version de mes limites en tant qu’être humain. J’ai envie de laisser parler ma subjectivité, de me faire confiance en écrivant à la fois avec intellect et instinct en espérant faire résonner quelque chose en vous, chers Lecteurs.

(c) RF._.studio

« Et le sourire, c’est en option ? »

Elle essaie de respirer face la bêtise du monde. Aujourd’hui, elle s’appelle Jean-François, un dévoué mari qui brave la foule tous les ans à la Saint Valentin pour rapporter à sa Dame le bouquet commandé. Des roses rouges, un classique de circonstance. Il porte le polo beige du dimanche en semaine, à la mode catho’, sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Son arrivée, Marine peut la prévoir les yeux fermés : à peine a-t-il pénétré la boutique qu’une odeur de lessive homemade au citron et au savon de Marseille, mêlée aux accents de l’encens de la prière de la veille s’engouffre partout. Elle reconnaît cette odeur, non pas parce qu’elle lui est désagréable, au contraire, mais parce qu’il fait partie de la clientèle qu’on redoute et dont on prépare le retour. Elle avait mis en place une stratégie qu’elle croyait jusqu’alors infaillible pour l’éviter. Depuis, il n’avait eu affaire qu’à Huguette, qui faisait preuve d’une impossible patience.

Ce sourire, il veut le lui voler. Comme Sam avant lui, comme maman, Joanna et tous les autres. La grande différence c’est qu’aujourd’hui, ici et maintenant, parce qu’elle travaille et lui compose le bouquet, elle devrait obéir. Règle du commerce : le client est roi et un sourire n’a jamais tué personne. Dans une certaine mesure, elle l’aurait fait, comme elle l’a appris. Elle aurait arboré son masque, caché son humeur, accepté de jouer le jeu dont il vient de lancer la partie. À vrai dire, pour d’autres, elle n’aurait pas même eu la nécessité d’une quelconque comédie en se faisant violence, avec un naturel certes timide, mais vrai. Elle ne pensait pas avoir à mentir en vendant des fleurs, pas autant.
Cependant, Jean-François faisait partie des mauvais joueurs, et ça, elle comptait le lui faire payer très cher.

Les clients qui sont les plus pressés sont ceux avec lesquels elle prend son temps. C’est un fait de l’univers que personne ne pourrait modifier. Une délicieuse torture à laquelle elle s’applique avec une telle prouesse que n’importe quel impatient devenait fou. C’était son petit train-train quotidien qui l’empêchait de s’énerver et de manquer ouvertement de respect à ces bons et fidèles clients.

Sourire, et pour quoi faire ? Pour qui, pour quoi ?

Elle se sent à découvert, comme mise à nu par ces mots qu’il lui assène et qui, à chaque coup, l’oppressent, syllabe après syllabe martelant l’espace la séparant de l’homme.

Elle sent la rage qui chauffe en elle de plus en plus. Elle a toujours le sécateur en main et continue, impassible, de composer le bouquet. Il ne lui manque plus qu’à rajouter quelques tiges de gypsophile.

Elle sait qu’à défaut d’un sourire, il se contenterait bien de larmes, de n’importe quelle expression, une faille, un balbutiement, un regard qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir ; après tout, n’est-ce pas ce qu’il cherche, qu’on le regarde, qu’on le voit parce qu’il ne sait plus ce qu’il est devenu d’autre qu’un mari qui fait la queue 2 heures chez le fleuriste pour sa femme, avec presque autant de fierté que de honte ? Et sourire ne ferait que lui redonner ses dorures et son apparat d’individu ? Lui signifier que c’est quelqu’un de bien alors qu’il ne cherche que la reconnaissance de son acte ?

Elle lui souhaita une très bonne Saint Valentin, sans le moindre rictus. Après tout, son sourire lui appartenait et il était hors de question de le lui céder.

– – –

« Puisque je vous dis que je n’attends personne ! Qu’il s’en aille … quoi ? Je n’en ai rien à faire, s’il a attendu 2 ou 3h et c’est loin d’être mon problème : je veux qu’il parte ! »

Ça fait deux soirs de suite qu’elle le retrouve dans sa loge après la représentation. Elle a pourtant été claire et n’a pas manqué de se répéter. Hélas, on a laissé ce dingue entrer ! Et toujours, elle entend de drôles de choses dans les couloirs. Qu’elle pourrait lui laisser une chance… mais on croit rêver ! Qu’elle se détende un peu cette nana …

Son corps est épuisé et la migraine s’empare des dernières forces qu’il lui reste. Elle agrippe une bouteille d’eau et laisse le torrent la rafraîchir. Elle ferme les yeux un instant et s’enfonce dans sa chaise.

Il pleut dehors. Elle imagine l’eau ruisseler sur son corps, dans son dos, au rythme d’une douce mélodie assourdissante et paisible à la fois. S’immerger dans le son de la nature, omniprésente et liquide. L’état absolu de détente dans le chaos de sens, la peau mouillée, les oreilles absorbées, le nez plongé dans les effluves humides et les lèvres lavées de tout goût. Destination indescriptible direction le trou noir dansant. Elle oublie un instant la souffrance, le corps en sueur, endolori, aux courbatures installées depuis deux mois, les genoux bien trop fatigués pour son âge, la gorge qui tire et brûle à mesure que l’eau intègre son organisme. Enfin, elle esquisse un sourire paisible, qui n’appartient qu’à elle, sans apparat, sans dialogue avec la scène, le secret d’elle à elle-même, le début d’une émotion sucrée, nouvelle et infime.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle voit dans le miroir les cernes, le maquillage de scène qui a coulé et distingue à la fenêtre la silhouette qui l’attend, comme tous les soirs et qui la défie de sortir le retrouver.

Est-ce qu’un jour son existence lui reviendra ?

Voilà ma surprise en cette moitié de semaine ! Marine dans son univers fleurit et l’introduction d’un personnage que vous ne connaissiez pas encore … vous en saurez plus au prochain petit papier !

Victoria Gautier

À la Une

#14 Les effluves de café

Certains textes naissent de pas grand chose : une idée, une sensation, un souvenir… Parfois, on s’étonne d’être surpris par une forme de subconscient qui prend possession de nos sens, qui nous reconnecte à l’écriture originelle. C’est un déclic incontrôlable que j’essaie de provoquer, puis, de contrôler, depuis quelques années. Je tente par tous les moyens de me surprendre, d’être séduite par le quotidien et de retrouver l’indicible. Ce quotidien est une mine hantée d’or perdu dans la terre, dans les parois : un peu partout, mais invisible. Et comment apprendre à l’œil qui ne les voit plus à retrouver la vue ? Comment redécouvrir l’extraordinaire dans la banalité de l’existence ? Comment extraire les idées et leur sens d’une masse d’informations qu’on traite mentalement tous les jours ?

Pour réapprendre à voir, il faut fermer les yeux.
Allez-y, fermez les yeux. Inspirez un instant votre univers. Retrouvez les odeurs. Est-ce que ce livre n’a pas une odeur de papier, presque imperceptible ? Est-ce cette pièce où vous vous trouvez n’a pas un parfum particulier ? Et une fois dehors, n’y a-t-il pas dans l’air un soupçon d’effluves reconnaissables, inconnues ou mystérieuses ? Voyez à travers vos sens l’indicible de l’existence, ces petits détails qui vivent ignorés par votre habitude de les côtoyer.


Il est temps de se réapproprier notre regard, de lui redonner ses dorures, sa clairvoyance. Tout espace, avant d’être un enclos, est une immensité. Ne vous y trompez pas, l’inspiration n’est pas issue des contrées lointaines, mais des effluves de café, qu’on boit chaque matin.

« Mais que faire de son regard ? Regarder vers le ciel me rend nostalgique et fixer le sol m’attriste, regretter quelque chose et se souvenir qu’on ne l’a pas sont tous deux également accablants. Alors il faut bien regarder devant soi, à sa hauteur, quel que soit le niveau où le pied est provisoirement posé. »

B.-M. Koltès, Dans la solitude des champs de coton
(c) fotografierende

Maman est là, derrière la porte. Il y a de la lumière qui révèle les ombres qui tournent sur le parquet. C’est comme un de ces manèges où son père l’a un jour amenée.

Elle se souvient des animaux scellés dans des poses en mouvement. Les têtes se tordent, on évite les coups de pattes des fauves, la moto qui ne démarre jamais et ne peut pas klaxonner – ce n’est pas faute d’avoir essayé ! – le carrosse des princesses en cherchant place. La première fois qu’elle a découvert le manège, elle s’est trompée : elle a choisit la licorne. Ou plutôt, c’était sa faute à lui, parce qu’il n’a pas voulu attendre le prochain tour et qu’il a installé sa gamine sur l’animal le plus proche avant le départ. Elle s’est trouvée emportée dans la danse sans reconnaitre le drôle de cheval à corne. Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

Quand Papa a prononcé pour la deuxième fois de sa vie le mot « manège », elle a su d’emblée ce qu’il lui restait à faire : choisir son fidèle destrier. Alors, bien qu’il soit l’impatience incarnée, Papa n’a pas eu le choix ; Marine prît tout son temps pour décider de la place qu’elle occuperait dans le manège. Au bout de trois tours, elle ne se fît pas prier et couru jusque sa cible, délaissant son petit toc à elle, tirer sur la manche de son père pour timidement lui parler à l’oreille. Là, elle voulait agir seule, même si elle savait qu’il ne la perdrait pas des yeux.

L’ours grogne en silence, le loup montre les dents, les fauves sont bien trop bas, se dit-elle, du haut de ses cinq ans. Elle se faufile entre les bêtes, ignore l’éléphant, la girafe et le rhinocéros rose qui ne lui disent rien : après tout, ils ne sont pas d’ici ! Au loin, la licorne lui fait les yeux doux, mais elle n’en a que faire ! Enfin, elle arrive devant l’attelage. Les chevaux ont le museau tout dur, habillé d’un filet à paillettes, les naseaux grands ouverts et les yeux incertains. Qu’est-ce qu’ils font, à regarder en l’air ? À son tour, elle lève les yeux : il y a des étoiles d’or suspendues. Derrière le carrosse, elle croit apercevoir un cheval plus haut que les autres. Il semble s’être cabré de peur. Marine se dit qu’il est fou, et qu’il lui plaît d’autant plus. C’est avec lui qu’elle veut partager son tour de manège. Elle s’avance pour grimper mais ne comprend pas la marche à suivre. À vrai dire, la petite n’y était pour rien : il manquait un étrier. Cela ne l’a pas arrêtée ; elle s’est accrochée tant bien que de mal à la crinière synthétique du dadet, enfourcha vite sa monture en pressant fort sa cuisse. Tous ses muscles – même ceux qu’elle ne connaissait pas encore – étaient en tension.
Le manège commence. Papa n’a pas vraiment compris ce qui se passait. Un moment d’inattention, certainement, comme à son habitude. Marine entoure l’encolure du fou destrier avec ses bras et regarde comme lui, le ciel étoilé en plein jour. Elle voit les ombres qui tourbillonnent sur la charpente métallique du manège et pense à la fée Clochette, Peter Pan et son ombre. Est-ce qu’elle aussi un jour, son ombre se détachera ? Le jour où il n’y aura plus que de la lumière, des étoiles et des rêves ? Une nuit sans entraves, un jour sans nuages où le ciel est une horizon permanente dépourvu de limites ? Elle se le demande sans savoir encore formuler sa pensée.

À cet instant, le nez en l’air, elle attend seulement que ses héros préférés apparaissent comme à la télé et que l’histoire commence. Est-ce qu’elle commencera un jour, son histoire ?

Son père a décidé de garder le secret avec sa fille, comme un souvenir dans leurs poches qui n’appartient qu’à eux, le jour où Marine avait choisit le cheval fou pour son tour de manège.

Aujourd’hui, Marine est devant une porte close et c’est l’ombre qui domine : la lumière est un éclat qui apparait clandestinement sur le sol pendant que le silence rempli l’espace. Il y a seulement dans l’air des effluves de café pour lui confirmer la présence de cet autre être qui lui est inconnu. Elle reste pétrifiée elle-aussi comme si l’atmosphère s’était emparée d’elle. Elle espère qu’attendre provoquera un événement mais au fond, elle sait pertinemment qu’il lui faudra sortir pour retrouver le jour, qu’il faut sortir d’ici pour retrouver la vie.

Wahou ! Ce texte m’a vraiment remuée ! Je suis la première surprise ! Tout a commencé avec ce titre et les effluves de café qui hantent la pièce où j’écris. C’est un lieu qui m’est chaleureux. Mais est-ce que je n’ai pas tendance à m’enfermer dans la page, dans un lieu inaccessible ? Comment retrouver la lumière ?

À bientôt !

Victoria Gautier

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#13 Livre jeu de piste

On ne peut pas vous tromper, pas vrai ? Ce roman est un véritable jeu de piste où l’on risque de se perdre à chaque fois qu’on tourne une page – où qu’on lit un nouvel article.
Ce n’était pas mon intention. D’ailleurs, je vous espère de ne jamais jouer à ce petit jeu avec moi au risque de vous retrouver avec une parfaite mauvaise joueuse, à moins que je ne gagne.
Je dois ce petit labyrinthe à Elsa Triolet et ses romans, Personne ne m’aime, Les Fantômes armés et le fameux recueil Le Premier accroc coûte deux cents francs – il s’agit du premier Prix Goncourt remporté par une femme ! Obtenu en 1945 au titre de l’année 1944.
J’ai rarement été aussi bonne lectrice avec un autre romancier que Gustave Flaubert, je l’avoue.

Parfois, il m’arrive de me demander ce que devient un personnage lorsqu’on referme le livre. Est-ce qu’on peut dire qu’il meurt car son existence ne vivra jamais rien d’autre ? Ou bien on peut penser qu’il est régi par une existence cyclique illimitée qui s’active à chaque fois que quelqu’un relit l’histoire dans laquelle il siège ? Moi, je crois qu’il meurt. C’est triste car on s’attache à ces petites créatures de papier mais pourtant rien d’autre n’arrivera, alors oui, je crois qu’il meurt. Il n’y aura pas d’autre livre, ce n’est pas toujours une série. Emma Bovary, Frédéric Moreau et Salammbô n’ont qu’une seule existence – et tant mieux pour eux vu l’histoire que tu leur a fais subir Gustave ! Ils ne vivent qu’une fois à travers mes lectures même si je sais que chacune d’entre elle à le pouvoir de les ressusciter ! Ne m’a-t-on pas dit mille fois que lire Madame Bovary plusieurs fois à divers moments de mon existence changera radicalement ma perception du roman ? Ô mais que le drame reste intacte !

Un jour, ma vie de lectrice a changé. Cela aurait pu arriver avec bien d’autres auteurs, j’en suis consciente, mais cela a été Elsa. J’ai découvert le retour des personnages, au-delà d’un livre, l’univers animé d’Elsa Triolet. Les personnages qui circulent d’une histoire à l’autre : quel émerveillement ! Célestin devient plus d’une fois un amant, Louise Delfort réapparait et Juliette Noël demeure ! On ne souhaite plus les quitter, c’est certain.

L’idée a fait son chemin. J’ai beaucoup pensé à la cohérence de ce jeu de piste que j’organise et il rend l’écriture plus sereine. Je n’ai pas à finir sans cesse les histoires de mes personnages, ni à les tuer. Ils ont une vie dans et hors de la narration. Par ce biais, ils ont toutes les clés pour nous surprendre au moment le plus opportun, mais surtout, d’exister sans fin. Il suffira d’une histoire, d’un livre pour leur rouvrir une porte jusqu’à la page. Nouvel asphalte blanc, l’autoroute du roman : à vous de jouer le jeu. Il suffit de lire.

(c) Dina Nasyrova

Dans la tourmente

Le silence n’habite pas les villes. Au-delà de la nuisance incessante des voitures qui roulent sans jamais s’arrêter, le bruit de l’existence grouille et pullule. On admet volontiers qu’avec l’habitude on s’endort dans le brouhaha de la fourmilière humaine. Les voix qui dans l’immeuble résonnent, d’une dispute, d’une réconciliation – on préfère plutôt les réconciliations qui font du bruit qu’un silence rempli de sang – les pleurs d’un nouveau-né dont on ne discerne pas encore les besoins, les musiciens qui s’immergent dans l’art en dépit de la cohabitation verticale, le son des talons hauts le matin dans les escaliers, la fenêtre donnant sur la cour intérieure qu’on ouvre pour aérer l’espace, et parfois, pour les plus chanceux, l’ascenseur qui se réveille vingt fois dans la journée ; la vie en émoi est un tissu de résonnances diverses qu’on se met à haïr si fort qu’on oublie notre propre nuisance: les genoux qui craquent, la sonnerie du micro-onde, la petite goutte d’eau du robinet qu’on ne sait pas s’arrêter et qui tombe et tombe, le grincement de la porte de la chambre, l’arthrose du plancher qui crie, le clavier d’ordinateur qu’on martèle à la vitesse d’un TGV.

L’air s’est adoucit depuis quelques jours, juste avant mars. On se défait des manteaux de l’hiver pour opter pour les vestes de la demi-saison. Le piège serait d’abandonner complètement toute protection.
La lumière fait son grand retour et la vie en ville reprend son cours.

Il y a des photos de rue qui vont surgir aujourd’hui, elle le sait. Elle est à l’affût. Elle attend le bon moment et le bon sujet pour actionner son cerveau et préparer son appareil. Elle est victime d’une attente mortelle dont l’unique interruption sont les éternuments d’une fille. Dans la masse, il n’y a pas un chat, pas une ombre, pas un détail qui illumine l’espace. Rien n’a d’éclat. À 11h07, elle s’avoue vaincue. Elle se débranche du temps présent et se met à lire Personne ne m’aime, d’Elsa Triolet.

« Le bruit du foyer continuait, les visages des femmes traversaient la fumée des cigarettes comme les lumières des lustres, il y avait des paroles, des plastrons blancs, et subitement, comme une comète, la beauté d’une femme avec la longue traîne des regards, faisant long feu… »

Personne ne m’aime, Elsa Triolet

Dans la rue, un diamant apparaît. Une drôle de silhouette traverse l’air avec la légèreté du chant d’un rossignol. Sa jupe virevolte au gré de sa danse. Au loin, Andrée essaie de retenir chaque détail, chaque mouvement, pour ne pas en perdre une miette, s’imprégner de cet éclat perdu sur l’asphalte, dans la foule. Elle espère la voir se retourner, un court instant, histoire de découvrir le visage de l’inconnue qui la malmène. C’est drôle, normalement la personne qu’on observe au loin par un ordre du destin et une intuition inédite arrive toujours à se retourner alors même qu’on pensait être transparent. Elle attend, mais le destin n’en a rien à faire. Le mystère absorbe son être tout entier. Elle s’est mise à la suivre, gentiment, sans attente déterminée en dépit du retard qu’elle risque d’accumuler. C’est plus fort qu’Andrée : elle doit voir. Dans sa peau, tout l’amène à elle et l’appelle, un fil invisible qui pas à pas la rapproche de l’inspiration. Quelque chose va se produire, elle le sait.

La rue se met à klaxonner mais elle s’en fou, elle décide d’ignorer le bruit, les roues, le rouge, à terre.
La prochaine fois, peut-être qu’elle regardera avant de traverser le carrefour de l’Opéra.

Un déclic. D’un coup, plus rien, du bruit. Trop de bruit. Le désordre désorienté. La lumière réapparait avec des tâches presque imperceptibles mais bien présentes.
Puis encore, la panique.
Mon appareil. Où est-ce qu’il est ? Merde.

Un peu plus sur sa gauche, sur le trottoir où elle reprend ses esprits, elle le retrouve et s’en empare. Il n’a rien. Presque intact. Elle n’en croit pas ses yeux. On lui dit que quelqu’un l’a déposé là, pendant l’incident. Une jeune fille aux cheveux blonds. Peut-être roux ? On a pas bien vu, pardon. Auprès de lui, un recueil de Emily Dickinson, esseulé. Elle tend son bras vers lui. Elle n’a pas encore retrouvé la maîtrise de son corps et a peur de le faire tomber.

Andrée le serre contre son cœur.
Et si c’était un signe que je pouvais le retrouver, ce diamant ?

J’espère que cette rencontre vous a plu ! A bientôt pour le prochain Petit Papier !

Victoria Gautier

À la Une

#12 Et quand la nuit tout s’allume

Ce qui me passionne le plus dans l’acte créatif, c’est l’inspiration. Non pas l’apparition d’une baguette magique qui permettrait à l’extraordinaire d’agir comme bon lui semble et de torturer les créateurs, mais les clés grâce auxquelles les serrures de la création s’ouvrent à nous. C’est une machine, tout compte fait. Elle ne fonctionne pas d’elle-même, il faut la mettre en marche, actionner les bons boutons, le mécanisme, l’engrenage, pour que quelque chose se produise. On n’est pas toujours capables de savoir en amont qu’on a cette clé en nous, lorsqu’on s’engage en création, mais elle est là. La magie réside dans la croyance : je suis capable de créer, je me fais machine. Il suffit que je trouve les clés et que j’utilise la bonne pour chaque serrure de l’œuvre.
Quand je pense à mes personnages, je les vois aussi en tant que “créations”. Peut-être est-ce pour ça que mes professeurs de français m’ont toujours rabâché qu’il fallait trouver les clés de lecture des personnages. Ce sont des serrures pour arriver à l’œuvre, comme s’il s’agissait d’un fleuve qui s’écoule.

Ce mouvement, je crois que la photographie l’incarne bien avec ce déclic de l’appareil. L’art est une machine, une technique qui parfois fait appel à la science. Ce n’est pas qu’une manifestation mystique de la folie d’un être. Il y a une opération chimique qui s’opère, au cœur de la création : le déclic, l’inspiration.

À Andrée d’illustrer la chimie des espaces de la création.

(c) Flickr

Le troupeau de Paris entre dans le tram et avec lui, les effluves de sueurs matinales. On se tient chaud sans y consentir. Ça joue des coudes pour conquérir un peu d’espace, un petit périmètre d’air pour la majorité des nains présents dans la rame. À chaque place qui se libère, trois bestiaux se battent après s’être observé dans le blanc des yeux avant le moment fatidique et qu’une femme enceinte se manifeste. Pas le choix : il faut se montrer poli, à défaut de passer encore plus pour des bêtes. Quelques arrêts avant les abattoirs de la Villette, ça se sauve à Porte de Clignancourt. L’air reprend possession de l’espace et les autres passagers trouvent place.


Elle a les yeux qui luttent contre l’obscurité. L’éveil pèse lourd ; elle sent que son corps est moins alerte et qu’il faudra bien qu’elle dorme assez cette nuit pour regagner des forces, mais pas maintenant ; elle a rendez-vous.

Elle le repère de loin sans connaître d’avance son apparence, comme deux atomes qui s’attirent. Il porte une écharpe jaune moutarde, fidèle à son dernier message.

“Oscar ?

– Andrée ! Ravi de te voir si vite. J’étais surpris que tu sois libre.

– J’ai un peu de temps à tuer en ce moment entre les rendez-vous et les annulations. On avance vers le carrousel ?”

Le son des talons sur les pavés accompagnent leurs pas. Avant de traverser entièrement le pont qui les mènent direction la Grande Halle, elle s’arrête. La lumière éclate sur l’eau qui ondule. La vue sur le XIXème semble annoncer la ville et les pulsations de son coeur.

“C’est tranquille ici. On peut prendre le temps de marcher, comme s’il s’agissait d’un espace entre deux mondes, dit-il, les yeux rivés sur les berges qui longent le canal de l’Ourcq.

– C’est fou. Quand tout est à l’arrêt, on sent l’air qui bouge. »

Elle sort son appareil photo ; il retire son manteau, s’échauffe un peu pour éviter toute crampe pendant la séance.

“Dis-moi, tu contactes souvent des gens comme ça, sur Instagram, demandant à être pris en photo ?

– Ta page avait l’air assez professionnelle.

– Je n’en suis pas une. Je dois encore faire mon statut d’auto-entrepreneur.

– Oui, je voulais dire que tu fais de belles photos. Je n’ai pas vérifié, par manque de réflexe, je suppose.

– Ah, ça ! C’est ta première fois, alors ?

– Oui.

– Je vois. Tu n’as qu’à bouger, essaies de prendre des pauses parfois. On va parler avec les yeux, ce sera plus simple.”

C’est drôle comme la timidité peut s’emparer d’eux en un instant. On a beau leur dire de se détendre, de se laisser aller, on croirait que c’est l’opposé qui s’opère. La statue de marbre prend la place du danseur.

Ça a duré cinq minutes pour Oscar. Puis, il s’est mis en marche. Il a récupéré une enceinte portable dans la poche de son manteau et a enclenché la musique. Tainted Love. Elle s’est forcée à ne pas rire tant elle a vu que quelque chose s’était produit en lui : le rythme qui s’empare de son corps.

Il n’a plus de limites et n’hésite plus. Alors, elle capture ses pas comme s’il s’agissait d’un trésor. Tout brille. Le soleil illumine les ports de bras, les relevés furtifs et les pointes qui se tordent dans l’espace. Ne rien rater. Que rien ne soit flou. Le parc tout entier devient un studio. Leurs échanges sont discrets. Lorsqu’il tient la pose, un instant qui semble devenir une éternité, elle doit capturer la photo qu’il voit au plus vite. Honorer son aura. Elle dialogue avec un mouvement dont elle ne sait pas prévoir l’issue. L’exercice devient presque de la photo de rue. Elle doit trouver la photo dans l’événement qu’elle ne connait pas encore, qu’elle doit supposer en détaillant l’espace et le contexte d’une vie en plein battement.
Peu à peu, elle s’immerge dans la danse et devine les genoux pliés, la tête qu’il incline légèrement lorsqu’il lève le bras droit, le tombé des rayons du soleil sur l’ossature de son visage pour mettre en valeur ses expressions. Tout prend vie si vite et il faut immortaliser le mouvement. À chaque déclic, sa chorégraphie évolue d’improvisation en improvisation comme s’il se sentait invité à créer la prochaine sensation de beauté pour l’objectif.

Au moment de repartir, la musique provient de la rue. Sur le Boulevard Jean Jaurès, les voitures ruminent et crachent. Les piétons ont les jambes audacieuses ; elles s’élancent sur l’asphalte, les yeux rivés sur leur téléphone. Et quand tout sonne, alors qu’elles devraient presser le pas, elles s’arrêtent et font face à la menace qui roule droit sur elles. C’est un essaim qui grouille et ne s’arrête jamais. Le mouvement perpétuel.

“Ça te dit de prendre un verre ?”

Victoria Gautier

À la Une

#11 Papillons sur le fil

C’est fragile, l’adolescence. Il suffit d’un pas pour tomber, d’un événement pour tout changer. Alice et Loïc n’y ont pas échappé. On grandit vers un état dont on est les derniers à avoir choisi la destination.

Où va-t-on ? C’était le titre d’un chapitre du triptyque que je leur ai réservé. Comme quoi, parfois en m’égarant je peux viser juste. Il y a cinq ans déjà, je savais qu’il s’agissait du mouvement. Cet élan qui inlassablement nous emporte, toujours un peu plus loin des limites qu’on s’est imposé. En réécrivant leur histoire, de L’Envol des papillons, je suis passée aux Papillons sur le fil pour plusieurs raisons que je suis capable de détailler pendant des heures mais que pour le bien-être de vos yeux je résumerai par ces quelques mots… Tout mot peut se faire éphémère sur la page de la même manière que les maux d’un être peuvent disparaître par magie. Tout mouvement est une évolution vers quelque chose qui au moment de la transformation nous dépasse. La chenille devient un papillon : et pour combien de temps ? Combien de temps nous reste-il lorsqu’on a enfin décidé qu’on était adultes et prêts à l’être ? Un jour, des mois, des années ?

Je perçois les mots et l’art en général sur le fil de la vie comme sur une page. J’écris jusqu’à faire disparaître tout-à-fait la page, absorber le blanc, le Néant, avec des mots – pas besoin de grand chose au fond pour combattre le vide, n’est-ce pas ?

C’est la quête d’Alice et Loïc, je le sais à présent. Se faire entendre, certes, mais surtout, qu’on les écoute.


Et que tout évolue jusqu’à renaître
Dans le brasier de la réécriture,
Mon Phénix.

(c) Julia Khalimova

Alice n’a jamais été une enfant facile, elle qui pourtant paraissait si calme. Elle avait passé son enfance à contempler le ciel pour à l’âge de seize imiter les orages et faire entendre sa voix, coûte que coûte. Ce changement créa de nombreux questionnements parmi ses professeurs auxquels ses parents adhérèrent sans soucis. Tous ne souhaitaient qu’une seule chose : qu’elle passa son baccalauréat et surtout, qu’elle fut admise quelque part. Le lieu importait peu. On pensait qu’une acceptation valait mieux qu’un refus pour les personnes de son type. Ceux pour qui on ne peut rien et qui doivent eux-mêmes creuser leur chemin.

Mais qui aurait pu songer à la blâmer un instant ? Cette enfant avait grandi malgré elle et sans jamais qu’on accepta ce qui la passionnait : peindre. On avait tenté de la contenter en lui payant des cours de peinture, en vain, aucun ne la conquit. Qu’on lui donnât du temps, c’est tout ce qu’elle désirait, sans jamais avoir su le formuler. Alice avait développé une peur du dialogue, le considérant comme une confrontation. Elle conversait fort peu, observant seulement son environnement, toujours étrangère à celui-ci, toujours d’un univers bien plus lointain. Elle a donc choisi d’aller en Vendée. Elle désirait s’évader de Paris, cesser de peindre des nuances de gris pour des tons vifs. Imaginer le bleu ne lui suffisait plus, elle devait le voir de ses propres yeux. Sa tante y habitait une petite maisonnée aux tons pastel, des volets accrochés à côté des fenêtres de semblant leur figurer des paupières. La maison au réveil paraissait alors émerger d’un sommeil profond.

Loïc perçu ce changement dans l’air. Il avait vu la porte d’entrée de ses voisins ouverte de plus en plus souvent.

Il su d’emblée que rien ne serait plus jamais pareil, mais jusqu’à quel point ?

Tout commença par du rouge. Alice avait entrepris de repeindre les volets sans consulter sa tante. Celle-ci devint incontrôlable lorsqu’elle fut malgré elle inspectrice des travaux finis.

« Tu ne sais pas même peindre ! regarde-moi ça ! Tu n’as pas même su étaler uniformément cette saleté !

– Un dégradé… »

Elle observait sa parente s’énerver devant les fenêtres, adossée au cerisier du jardin, un verre en main, le pinceau de l’autre.

« Il reste les vélos dont maman m’a parlé ?

– Ils sont aux voisins maintenant. Vous ne veniez plus nous voir… Va leur emprunter ! Va ! »

D’un coup d’œil lancé au-dessus de son épaule, elle scruta la maison d’à côté. Loïc vu ses yeux verts. Alors qu’elle s’éloignait de l’arbre, il rentra dans la véranda qui donnait sur la cuisine puis l’entrée, sachant que la voisine ne tarderait pas à sonner…

Elle ne s’est pas présentée ; on lui a ouvert la porte puis elle a pénétré chez eux, l’émeraude curieuse et les mains dans les poches.

« J’ai une course à faire en ville ; tu as un vélo à me prêter ? »

Loïc lui présenta naturellement son VTT fraîchement acquis à la suite d’une promenade dont son prédécesseur ne revînt pas vivant – elle lui a laissée une cicatrice sur le front dont sa mère a honte mais qui lui plaît d’autant plus.

Elle se tordait le cou à tenter de déceler le fond de la remise où les autres vélos se trouvaient – y compris les antiquités que sa tante leur avait si gentiment léguées. Elle préférait l’une d’elles, pas la moins ébréchée par le temps. Il haussa les épaules, sortit de la remise et alors qu’il se retourna pour lui décrire le chemin à prendre pour arriver au village, il s’aperçu qu’elle était déjà partie.

Il a attendu son retour, assis à côté de la fenêtre qui donnait sur la rue en accordant sa guitare, prêt à soigner la moindre blessure. Au début, il a cru qu’elle prenait son temps, histoire de découvrir le village. Plus les heures passaient, plus il pensait qu’elle avait dû aller plus loin encore qu’il ne l’avait imaginé, profiter du soleil dans la région, essayer une limonade à la terrasse d’une petite échoppe, regarder quelque paysage qui l’avait séduite et prendre son temps pour entendre respirer la nature environnante. Cela faisait déjà deux jours. Il n’aurait pas été surpris s’il l’avait vue partir avec un sac à dos, tout au plus quelques affaires avec elle. Peut-être qu’elle aimait voyager léger, qui sait ?
Démangé par un mélange de curiosité et d’inquiétude, il sonnait chez sa voisine, pour en avoir le cœur certain. Elle lui ouvrit, un thé glacé à la main.

« Je ne l’ai pas revue depuis qu’elle a pris un vélo chez vous. Rien n’a bougé ici, je crois qu’elle est seulement partie sans rien dire. Je lui laisse encore quelques jours avant d’appeler la Police. Je suppose qu’elle voulait prendre l’air, c’est tout. Ne t’en fais pas Loïc, elle est grande. »

Est-ce qu’on a le droit de s’inquiéter pour une inconnue ? Même quand sa propre famille ne simule pas la moindre préoccupation face à une absence de trois jours ?

Parfois, il ne nous reste que les rêves pour que l’espoir perdure. Pour Loïc, ce rêve est la musique. C’était son remède pour se changer les idées et espérer qu’il ne soit rien arrivé à sa nouvelle voisine. Que tout aille bien.

Le lendemain, il a décidé de se dégourdir les jambes autrement qu’en faisant les cents pas dans sa cage, emportant avec lui des sandwichs, des boissons fraiches, un thermos de café sucré et sa guitare. Sur la route ensoleillée, il chantonnait un air des Beatles. Ses paroles lui paraissaient reprises par une brise légère, et les accords de guitare s’élevaient en harmonie avec le chant des cigales. C’était presque un concert auquel toute la nature participait : il y avait d’un côté, les feuillages des arbres se crispant bruyamment, le clapotis de l’eau, le galop précipité de chevaux, le semblant d’un grincement de moulin et la discussion de criquets bavards. Et d’un autre, on percevait l’infime battement d’aile de papillons. Ils s’envolaient, on ne savait pas exactement où, ni ce qu’il adviendrait d’eux plus tard, mais dans le moment présent, ils étaient libres, et rien d’autre n’aurait été plus important. Il n’y avait qu’eux, et le vent les transportant dans un ailleurs meilleur. Enfin, ce charmant zéphyr ajoutait sa touche, en promenant ce souffle vers d’autres contrées, prolongeant l’ampleur et la durée du concert.

La suite au prochain Petit Papier

Victoria

À la Une

#10 Élaguer, réécrire, sourire

Je fais partie des élagueurs : ceux qui taillent et affinent les phrases jusqu’à l’épuisement, ceux qui retirent la moindre poussière qui occulte la lumière, ceux qui n’ont pas peur de dire à haute voix pour sentir les mots jaillirent dans l’espace ‒ sans gueuloir pour le plus grand plaisir des oreilles de mes proches. Je laisse au hasard son rôle ; l’émerveillement de sons, l’orage des traits de caractères que je ne maîtrise pas, le cours d’une histoire dont le trajet n’est pas certain… mais j’élague sans relâche pour que les pierres de ma cathédrale ne me tombent pas dessus. C’est presque une question de vie ou de mort. Tout doit tenir. Je ne suis pas flaubertienne pour rien.

Il ne s’agit pas seulement de voir, il faut arranger et fondre ce que l’on a vu. La Réalité, selon moi, ne doit être qu’un tremplin.

Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev, 8 décembre 1877


Certes, je n’aime pas réécrire car j’ai toujours le sentiment de trahir mes personnages ; mais lorsque j’ai trop de remords, j’imagine que ce sont des enfants et que je suis responsable de leur bien-être. Parfois je dois agir pour eux. Et puisque l’issue de la réécriture demeure incertaine, j’ai le droit de piocher dans le passé. On peut mixer les pierres, un peu d’idées qui ont jailli et se sont imposées d’elles-mêmes, un peu d’idées façonnées et retravaillées.

Tout roman se fait bijou, tout personnage est une pierre précieuse. À moi d’en faire une œuvre.

Aujourd’hui, je vous partage le premier jet d’une histoire qui se déroule en Vendée : celle d’Alice et Loïc.
Août 2012, j’ai 16 ans. Je décide de participer à un concours d’écriture. La nouvelle L’Envol des papillons naît. Il s’agit de la rencontre de deux jeunes perdus dans cet espace où l’on grandit sans s’y être préparé. Et pourtant, on rêve de plus, toujours plus : s’envoler !
Je vous partage la suite et la réécriture dans les prochains jours…
Bonne lecture !

(c) Shukhrat Umarov

1

Elle arriva un jour de pluie. « Étrange » était le mot qui convenait à cette journée, car en Vendée, il ne pleuvait guère. Elle n’était pas du coin, cette fille. Elle ne portait que du noir ; une sorte de tee-shirt trop large pour elle, un jean à mille endroits troué et de grosses chaussures usées. Elle n’était pas coiffée non plus. Une longue cascade de cheveux bruns ondulait jusqu’en bas de son dos. Elle n’avait pas l’allure d’une fille de la campagne, c’était la seule chose dont j’étais sûr.
La porte claqua et ma vision ne put aller plus loin.

2

Tout juste deux heures après, des cris traversaient les murs. Je devins attentif et plus curieux que je ne l’avais jamais été. Je me plaçai près du cerisier de mon jardin, et tendis l’oreille aux hurlements de la demeure voisine. Ma vue était quelque peu troublée par le feuillage.

«  Nous n’avons pas choisi de t’accueillir jeune fille !
– Dans ce cas, nous sommes deux !
– Sois plus respectueuse !
– Vous n’avez que ce mot à la bouche, vous, les adultes !
– Et vous, les jeunes, vous ne voulez qu’en finir avec la vie, sans penser à tout ce qu’ont enduré vos parents !   
– Tu me juges trop sans savoir, et j’en ai assez de toutes tes critiques !  »

Je perçus le triste bruit de larmes. J’écartai prudemment quelques feuilles et les vis ruisseler le long des joues de l’étrangère. Celle-ci courut hors de la propriété, mais ce qui me surpris terriblement, ce fut la réaction de son oncle et de sa tante.
« Quel égoïsme ! Dit la femme en fermant les yeux.
– Merci à ta sœur pour nous l’avoir refilée ! Intervint l’homme en s’approchant de sa femme.
– Crève de faim, idiote ! Cria-t-elle brusquement.
– Elle n’est pas idiote, cette enfant, elle a plutôt un problème mental.
– Pas un problème mental, pensai-je, un problème de vie. »

3

Ma sœur m’avait répété d’aller en ville, mais j’étais resté passif sans entendre quoi que ce soit, comme j’en avais coutume ; jusqu’au moment où Julia déboula dans ma chambre, interrompant mon rendez-vous présidentiel avec ma console. Avec ses yeux qui me lançaient des éclairs mortels, je dus me décider entre ma console et le supermarché. Et dans un éclat de lucidité, je choisis le supermarché. Elle me tendit quelques billets, que je ne me pressai pas de compter, et j’étais déjà dehors, mon vélo prêt à rouler une fois de plus jusqu’au centre ville. Mais, étonnamment, nos voisins les Dupont m’appelèrent pour me toucher deux mots ; enfin, j’aurai  voulu n’en compter que deux.

« Loïc !
– Bonjour Madame Dupont.
– Je voulais savoir si tu n’avais pas vu ma nièce.
– Je ne connais pas votre nièce, Madame.
– Elle a dix-huit ans, il me semble, et…
– Il vous semble ?
– Je ne connais pas très bien ma nièce, c’est qu’elle est spéciale vois-tu, et elle a toujours donné du fil à retordre à sa mère. Ce n’est pas une fille facile à vrai dire, mais peu importe : si tu la vois, dis-le-moi !
– Je ne vois pas exactement à quoi elle ressemble.
– Tu ne l’as jamais vue ?
– Non, pas vraiment.
– Eh bien, prends-ça. »

Elle fouilla dans son sac et sortit une photo de l’étrangère.

« Tu pourras mieux la reconnaitre avec ceci. »

À peine la conversation achevée et la photo fourrée dans une poche de mon jean, j’étais déjà perché sur mon bolide, roulant à toute allure pour finir ces maudites courses et reprendre ma conférence de presse avec ma plaisante et chère console.

4

Le lendemain, l’étrangère n’était toujours pas revenue et le surlendemain, elle demeurait introuvable. Mais aucun d’entre eux n’avait le temps de se faire un sang d’encre. Rien n’avait changé. Son oncle et sa tante s’étaient même rendus en ville avec des amis. Bien que dérouté par leur absence de réaction, je savais pertinemment que mon misérable avis ne changerait en rien leur manière de penser.
Un musicien invisible, c’est ce que je demeurais.
Personne ne pouvait me comprendre.
Mon van et ma musique, c’était tout ce que j’avais : et puis rien d’autre.

5

Le jour d’après, j’avais préparé quelques sandwichs, sorti du réfrigérateur des boissons fraîches, ainsi qu’un thermos de café sucré. Histoire de me dégourdir les jambes, autrement qu’en faisant les cents pas dans ma cage.

6

Sur la route ensoleillée, je chantonnais un air des Beatles. Mes paroles me paraissaient reprises par une brise légère, et mes accords de guitare s’élevaient en harmonie avec le chant des cigales. C’était presque un concert auquel toute la nature participait : il y avait d’un coté, les feuillages des arbres se crispant bruyamment, le clapotis de l’eau, le galop précipité de chevaux, le semblant d’un grincement de moulin et la discussion de criquets bavards. Et d’un autre, on percevait l’infime battement d’aile de papillons. Ils s’envolaient, on ne savait pas exactement où, ni ce qu’il adviendrait d’eux plus tard, mais dans le moment présent, ils étaient libres, et rien d’autre n’aurait été plus important. Il n’y avait qu’eux, et le vent les transportant dans un ailleurs meilleur. Enfin, ce charmant zéphyr ajoutait sa touche, en promenant notre souffle vers d’autres contrées, prolongeant l’ampleur et la durée du concert.

7

Moi aussi j’avais apporté ma touche au paysage. C’est au beau milieu de la forêt, le seul endroit où une prairie avait pu s’installer, qu’il y avait mon exceptionnel coin de paradis, inconnu de tous, même de ma sœur Julia. Mon van.

J’approchai de mon fabuleux trésor, tirai un pauvre chiffon de mon sac et commençai par essuyer un peu la carrosserie. Il se faisait vraiment vieux et il fallait que je trouve le temps pour le remettre en état. J’avais toujours pensé m’enfuir au volant de ce van, rien que ma guitare pour gagner ma vie sur la route, un jour. Mais, mois après mois, mon rêve s’était heurté à la réalité : la vie est difficile. Depuis, je cherchais ma voie, sans pourtant la trouver. Ce qui était profondément désespérant.

Alors, avec mon van, je me rappelais toutes mes envies et idées d’avenir, toujours plus proche de mon idéal de la réalité. Un van. Une guitare. Et rien d’autre.

La suite au prochain Petit papier !

Victoria

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#9 Détruire le labyrinthe

L’architecture de cette histoire est parfois un vrai labyrinthe où je lutte pour ne pas m’égarer. C’est assez plaisant, ce jeu avec les mots, le cache-cache à l’infini. Trouver le sens pour avancer, diriger mon orchestre, mon armée d’idées, de lieux, de scènes, de descriptions et de personnages. J’ai souvent cru que c’était un combat mais j’avais tort.

On ne se bat pas contre l’histoire qu’on écrit, contre la création qui nous brûle d’exister. On la découvre à mesure qu’elle grandit. Et ce jeu ne consiste pas à trouver la sortie ou à me perdre dans la page blanche. Je conçois le jeu. Alors pour jouer, je peux entrer dans le labyrinthe, détruire des murs et ouvrir des portes qui n’étaient pas là.

Depuis quelques jours, je crois avoir enfin trouvé la clé de cette histoire et j’ai vraiment hâte d’achever la rédaction.

J’ai la tête prête à exploser. On ne sait jamais d’avance quel verre sera celui de trop. Moi, je compte en bouteilles, et j’en paie le prix cher. Le soleil se lève trop tôt ce matin et je me trouve réveillé malgré moi dans la tiédeur d’une atmosphère épaisse. Mes yeux balayent la pièce dans laquelle je suis. Je crois que j’ai dormi à même le sol; j’ai mal au dos. Je peine à me relever tant bien que de mal. J’ai froid.

Le parquet n’a rien de chaleureux, c’est certain. Je crois que c’est mon verre posé sur la table basse. Il reste l’eau pétillante que j’ai délaissée hier pour les shots de vodka.

Et là, ma mémoire refait surface et je me souviens.

J’ai rencontré une fille hier soir et elle m’a invité à monter. Ça m’a tué sur place, un instant où mon cœur a cessé de battre. Je ne suis pas à l’aise avec les filles. Ce sont des créatures qui contrôlent parfois jusqu’à ma respiration. J’ai dis “oui” d’un signe de tête avant de régler les verres que nous buvions alors. Un Martini sans glace pour elle, et moi, l’habitué des AA, je me suis convaincu que l’eau pétillante a bon goût avec une rondelle de citron. Parfois deux.

Une fois arrivés en haut, j’ai vite déchanté. Ses collocs avaient invité quelques amis à dîner. Je ne sais pas si c’est vrai mais quand nous sommes arrivés, je peux nous assurer que pas moins de trente personnes se déchaînaient dans le salon.

Je me suis fondu dans la foule et j’ai joué au caméléon, pour elle, mon dragonfly. Défaite.

“Allez Oscar ! Prends un shot, t’as plus dix ans !”

C’est peut-être pour ça que je ne bois plus, au-delà du fait que ça peut me tuer : ça me prend ma mémoire.

J’entends du bruit dans la pièce d’à-côté. Le parquet grince. Je lève la tête et la vois. Mais quelque chose m’échappe. Elle ne tourne pas la tête, elle ne me voit pas. Peut-être qu’elle a trop bu, elle-aussi ? Pour moi, boire c’est déjà trop, mais elle ? Et si c’était ce qu’elle cherchait ? Finir la soirée dans le gaz et le lendemain dans l’oubli ?

Quoiqu’il en soit, je suis transparent.

À la Une

#8 S’inspirer de l’indicible

Pendant mes études de lettres, je me suis convaincue que parler aux auteurs eux-mêmes était la clé. Non pas pour les prendre au pied de la lettre, mais réfléchir en leur compagnie. Et c’est ce que j’ai fait.

Parfois je repense encore à cette conception de Gustave Flaubert, « un livre sur rien », c’est-à-dire un livre sans sujet, où le style lui-même se ferait épopée. Le rien n’est donc pas le vide ? Y a-t-il toujours quelque chose qui se cache derrière l’invisible ?
Lorsque je me suis remise pour de bon à écrire mon roman, j’ai compris pourquoi « maintenant ». Auparavant, je n’avais pas compris Marine. Je n’avais pas compris son comportement, sa manière de s’emporter pour tout, d’avoir à se retenir sans cesse et cette peur dévorante d’exister. Je ne comprenais pas comment j’ai pu nourrir son portrait.
Elle étouffait sous les mots d’une enfant incapable de la formuler, de former un personnage qu’elle avait pourtant fait naître. Je n’avais rien pour comprendre le vide qu’elle ressentait, elle qui n’existe pas – non, toujours pas.

En 2018, lorsque j’ai enfin écris la rencontre de Marine et Evan à Beyrouth, j’ai réussi à écrire ce qu’elle attendait de moi, qu’on peut résumer avec cet extrait :

Ils ne vivent pas car ils n’ont pas appris, on ne leur a pas appris à ressentir la vie telle qu’elle est, non pas un amas de connaissances, non pas cette multitude de savoirs et de réflexions avec lesquels on nous frappe : mais l’absolu de l’art, l’absolu des sens et l’intensité des émotions. Ce sentiment de vivre, ils n’en soupçonnent pas même l’existence.

Marine, personnage-narratrice.

Et aujourd’hui, je continue. Je délire de ce qui n’existe pas encore en moi, je brode l’histoire d’un être absent que j’imagine et je m’inspire de l’indicible : Marine.

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Marine à la plage

Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est avoir la plage pour elle l’hiver. Fini, les cris des enfant-rois qui remuent le sable dans une course folle ! Fini, les vendeurs de glaces bon marché ! Fini, les coups de soleil insolents qui frappent sans prévenir et à elle l’immensité des vagues !

Février est déjà là. Cela fait deux mois maintenant qu’elle est rentrée chez elle, en Bretagne, dans son bled dépeuplé. Elle a retrouvé Huguette et travaille mais peu de fleurs sont publiées ces temps-ci. Tout est décevant, rien n’a d’éclat.
Deux mois à contempler de long en large ce poème qu’il lui a laissé, l’unique trace d’un rêve.
Ses pensées sont comme une voile sur l’eau, elles s’écoulent inlassablement sans jamais s’échouer. Au loin, ses yeux dialoguent avec un miroir d’argent qui lui renvoie une lumière assourdissante. Elle a les mains gelées et les jambes qui tremblent.

– Le silence s’amuse avec moi.

Elle entend la mer qui respire devant elle et se met à suivre le mouvement des vagues. Ça ne s’arrête jamais. Le temps. On a beau courir, le passé est toujours présent. Un souvenir, en fin de compte, c’est comme le grain de sable qui se perd sur la plage et qui remonte au mouvement des vagues, au souffle du vent. Tôt ou tard, par n’importe quel moyen, tout refait surface.

– Ce que ces sourires et danses ont creusé de gouffres en moi que je ne saurais combler par je-ne-sais quel miracle.

Elle se contemple dans la mer, dans le bleu immense ; elle cherche quelque chose qu’il n’ait pas dit, n’importe quoi qu’il n’ait pas fait : les imperfections du rêve pour le rendre vrai et croyable. Elle enfouit ses mains dans le sable et se souvient.
Ils sont allés à la plage, ce jour-là. à Batroun.

– Ce n’est pas comme ici. Les plages ne sont que très rarement faites de sables. On est au bord de la mer, sur des transats, près des rochers. La mer les frappe fort, très fort. Joana a mis son plus beau maillot de bain et arbore ce drôle de sourire fait de malice ; elle ne veut pas rentrer seule ce soir. J’ai accompagné Evan au bar commander un Fattouche et du Pepsi. Je ne me sentais pas à ma place. Les enceintes répètent en boucle une playlist qui mêle de l’Électro à de la Pop. C’est un enfer. Mais il a eu de l’esprit ce jour-là ; il m’a montré comment contourner la réalité et m’amuser avec eux. Il m’a autorisé à m’exprimer, à respirer mon angoisse et sourire aux rayons du soleil qui n’attendent que ça.
Et ça me revient maintenant, la manière dont on peut respirer sans air, danser à l’arrêt, vivre sans quelqu’un : je me souviens que j’ai le droit de choisir mon histoire et d’être comme je le souhaite.
Je me souviens qu’il m’a dit : « Trouve ton royaume. »