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#24 Mon gouvernail de papier

C’est drôle ; j’ai commencé ce blog à Venise en novembre dernier.
Je voulais accélérer l’écriture de mon roman par le partage d’extraits. J’ai développé une page Instagram dédiée (@marinepiolacreator) grâce à laquelle j’ai commencé l’animation d’ateliers d’écriture. À ce jour, nous en avons fait dix depuis le 6 mai et j’apprends encore à améliorer les séances avec de nouveaux thèmes et exercices.

Cela fait un mois que je n’ai pas partagé d’extraits du roman, pour plusieurs raisons.

D’abord, pour écrire.
J’ai accordé plus de temps à l’écriture en elle-même plutôt qu’à la rédaction des posts présentant mes avancées et questionnements. J’ai fais ce choix pour mieux me concentrer et j’espère que mes efforts paieront : j’y crois de tout mon cœur.

Ensuite, pour l’effet de surprise.
Pourquoi vous dévoiler tout le roman ? Ce serait contre productif ! Etant donné que je travaillais le premier chapitre, je ne pouvais tout simplement pas vous dévoiler d’extrait.

Enfin, pour me faire plaisir.
Je ne veux pas me forcer à écrire sur les réseaux sociaux : je le fais lorsque j’ai vraiment quelque chose à discuter ici, quand le doute ne m’emporte pas encore ou lorsque j’ai déjà des pistes de réponses à mes questions. Je préfère être sincère avant tout.

(c) Karolina Grabowska

Aujourd’hui, je suis prête à partager mes questionnements qui ont transformé mon écriture.

Histoire ou roman ?

Je me suis rendue compte que je n’écrivais pas qu’un roman, mais une histoire. C’est radicalement différent. Cela signifie qu’il me faudra très certainement plusieurs romans pour écrire mon univers. Je ne peux pas pondre comme ça autant de contenu. Pourquoi noyer d’emblée un lectorat ?

Ainsi, toutes les transformations en cours vont donc modifier le roman à venir plutôt que l’histoire. Ça a été une révélation rassurante : toutes les coupes que je m’efforçais d’effectuer ne tueraient donc pas mes personnages : je n’étais pas meurtrière. Je décidais simplement du moment et du lieu pour présenter chacun d’eux avec la place qu’ils méritent.
Certains personnages n’apparaitront donc pas dans mon premier roman et je suis fière de l’avoir accepté. Il faut seulement un peu de patience, de mon côté et du leur. Chacun aura son moment de gloire.

Avec un peu d’attention et une lecture attentive, vous pourrez retrouver les héros et héroïnes du prochain roman : mais ce n’est pas encore d’actualité.

Et concrètement, qu’est-ce que ça signifie pour le roman ?

Mon esprit et ma plume se sont accordés à l’écriture de plusieurs personnages. Je ne peux plus nier l’importance d’Elsa et d’Ambre qui sont devenus ces derniers temps mes meilleurs alliés. J’ai renforcé l’histoire de Marine, indépendamment de l’histoire d’amour à laquelle je tiens mais qui ne suffit plus à présenter mes personnages principaux.

Isaure n’apparaitra pas encore, tout comme Rose, Alice, Loïc, Gabriele, Raffaela, Anatole… car je sens que leur présence pourra se révéler plus tard, au détour d’une aventure que je dois explorer encore et me demandera davantage d’attention.

Restent donc mes petits bijoux : Elsa et Ambre, Marine et Evan, Oscar et Andrée… ces duos pertinents, dynamiques dans mon esprit en ce moment et avec lesquels j’ai moins de difficulté à voir l’histoire qui se déroule sur la page. Ce sera un roman sur la poésie, la broderie, l’émoi des premières expositions, le mouvement de la danse et de la photographie et la quête d’identité ; les prémices de la synesthésie qui m’est si chère, de l’orage qui dans la poitrine cogne… une histoire en Bretagne, à Venise, à Beyrouth, à Prague, l’esquisse d’une histoire qui les dépasse : celle des origines de la création.

La suite au prochain Petit Papier : je vous dévoile le plan du roman !

À bientôt,

Victoria Gautier

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#23 Cette vie de miel et de poison

J’ai le sentiment que tout oscille dans cette vie entre deux états d’âme. D’une part, le mouvement, la puissance de vie brute, la tempête, le chaos et de l’autre, le néant, le vide dévorant contre lequel aucune lutte ne sait nous satisfaire parce qu’elle est vouée à perdurer. On se bat contre l’inconnu, l’immobilité des êtres et l’essence même du vide.

Et tous les jours pour faire taire le silence, j’écris. La plupart du temps, je me force à m’armer de mots pour faire taire les démons qui assiègent mon coeur.

Je vomis du texte pour entamer la bataille. C’est là que le travail commence. Mon corps reprend ses esprits, la possession de soi-même. Le cerveau domine mes passions et pare mes idées de miel pour panser la blessure et contrer le poisson. Les larmes coulent d’elles-mêmes pour exorciser la douleur ; je ne m’arrête pas. L’essentiel c’est d’écrire, comme si les flots se déversaient sur la page. Dans ces moments-là, c’est soit Marine soit Mélodie qui me guide parce que Beyrouth et Prague ont été de vrais chocs émotionnels dans lesquels j’ai perdu tout contrôle.

C’est à ça que j’associe ma plume : au chaos avec cette ambition, trouver l’harmonie dans le désordre, n’est-ce pas ce qu’on voit dans n’importe qu’elle œuvre d’art ?

Lassitude : c’est le premier qui lui vient aujourd’hui. Est-ce que c’est le bon mot pour commencer son roman ? Sûrement pas. Peut-être pour l’achever, qui sait.

Mélodie est rentrée en France à reculons, peu inspirée par la grisaille. Le ciel ne lui souhaite pas la bienvenue : une pluie fine floute le paysage.

« Qu’est ce que tu écris ? tu tiens un journal intime ? »

Au fond d’elle, Mélodie aimerait penser que la question de son amie est naïve, presque autant ridicule qu’offensante. Il n’en est rien. Ces pensées passent en coup de vent. 

En réalité, elle n’a pas de réponse. Est-ce qu’elle met sa vie en roman ou crée de la fiction ? Est-ce qu’elle y plonge avec un morceau d’elle plus qu’une simple inspiration ? 

Elle n’est plus aussi sûre qu’à l’instant où elle avait décidé d’écrire, il s’agissait d’aller au-delà de son existence ou de se soigner par les mots. 

Elle se met à douter, le regard perdu dans les nuages à peine perceptibles entre le hublot et les larmes que la troublent.  

Elle n’a pas eu le temps de le vivre, ce roman qu’elle écrit, l’amour après la chute, la joie après le désespoir. Elle n’en a eu qu’un avant-goût. Elle a commencé à écrire pour réaliser le rêve à travers les mots, imaginer le bonheur pour le vivre ou au moins faire semblant d’y parvenir. Elle n’a pas eu le choix. Le premier homme qu’elle avait jamais aimé s’est détourné d’elle en un battement de cils et le second n’a fait que passer et s’éloigne de la réalité comme un bateau au large, un souvenir à sa mémoire. 

Il n’y en aura pas d’autre, Mélodie le sent profondément, c’est l’hymne qu’elle est prête à entendre jusqu’à la fin de sa vie.  

Slava ne reviendra pas, mais l’écriture est là, au creux de ses yeux, les mots recréant la superbe de son visage jusqu’aux fossettes, les yeux d’émeraudes. Quelques passages de Maple Leaf Rag resurgissent et elle se met à détester son instrument de musique préféré. Maudit piano !

Qu’est-ce qu’elle écrit ? Est-ce qu’elle a entamé une page d’un journal intime ? Peut-être et pourtant, elle se sent détachée du contenu qui la concerne dans les grandes lignes tout en se sentant appelée par l’inconnu. Certains détails sont de pure fiction comme pour arranger sa vision des événements qu’elle recrée. Ça va plus loin car elle n’a pas l’intention de seulement dire mais de créer un tissu de mots cousu avec le peu d’astres et d’espoir qu’elle éprouve pour l’univers. C’est vrai qu’elle a toujours eu un stylo dans sa poche au cas où quelque chose devait être écrit. Un réflexe de longue date. Lorsqu’elle avait senti la soif d’écrire l’assaillir, le stylo l’attendait et les raisons de sa présence étaient devenues magiques.

C’est pour cela qu’elle écrit : pour la magie du réel à travers les mots. Créer pour remédier à son éternelle impuissance face à la tristesse, l’embrasser entièrement pour faire jaillir une beauté qui n’existait pas encore.

Victoria Gautier

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#22 La Quête du Bleu

C’est drôle comme les mots sont têtus, parfois, à choisir quand sortir et quand se cacher. Il faudrait les dompter, si seulement c’était possible…
Je ne parle pas de la page blanche, de la page grise. Je n’ai pas de méthode pour contrer cet autre aspect de l’écriture que j’ai connu cette année, à Venise.

Je n’ai jamais eu de mal à écrire sur les pays qui m’inspiraient. J’ai l’impression que mes sens savent d’eux-mêmes s’imprégner de la lumière et des sons de la ville, le silence des nuits, la mélodie de la pluie. Ces lieux me hantent encore, je les ai dans la peau : Beyrouth, Prague et un soupçon de l’euphorie d’Angoulême dans l’effervescence du festival de BD.

Alors, quand j’ai su que j’allais vivre 4 mois à Venise, j’ai tout de suite eu envie d’écrire sur elle. Dès mon arrivée, la magie s’est opérée ; j’avais le cœur qui battait à chaque coin de rue, pressée de rencontrer l’inspiration. Tout était là, présent et fort dans ma poitrine, tout sauf l’émoi de l’écriture qui s’écoule. C’est là-bas que j’ai commencé l’aventure de ce blog. C’est là-bas que j’ai relancé l’envie de partager l’envie d’écrire lors d’ateliers.

Que reste-il de Venise dans mes écrits ? Pas grand chose, presque rien à vrai dire. J’ai attendu le déclic : après tout, j’avais écris à Beyrouth comme à Prague avec un pied déjà hors des terres… Alors, je me demande encore où ma Venise s’est emparée de moi et comment la retrouver par les mots et les sens auxquels je n’ai plus accès à présent ?

Il ne me reste rien de Venise si ce n’est une couleur : le bleu. Elle a guidé l’instinct de ma plume, de mes ballades, mes pensées découlées malgré moi en pleine rue, au sommet de ponts. J’étais essoufflée, tous les jours, de courir et chercher Venise dans les détails, accaparée de toute parts par des sensations que je ne maîtrisais plus. Venise s’est emparée de moi, je n’ai plus le contrôle.

Mais comment retranscrire cette détresse assourdissante dans les mots ?

Elsa a fait tomber son croissant dans le canal. Elle n’y croit pas, elle qui n’avait qu’une hâte : goûter son tout premier cornetto alla crema. C’est raté. Elle tourne la tête et tombe nez à bec avec la mouette.

« Mais c’est dingue ça : t’es pire qu’un pigeon ma parole ! »

Cette dernière lui répond quelque chose d’incompréhensible.

« Désolée ma vieille, moi je ne comprends que les oiseaux qui savent chanter. »

La mouette suit Elsa des yeux ; elle fait demi tour en direction de la pasticceria qui lui avait promis une douceur. Elle s’installe au comptoir et commande un macchiatone. On ne l’y reprendra plus.

Le soleil s’est levé et caresse les toits des immeubles fatigués qui émergent peu à peu lorsque les ombres rentrent se coucher. La ville quant à elle s’éveille au rythme du ramassage des ordures. Attenzione ! Faut pas traîner, c’est l’heure où plus personne n’a le droit à l’erreur si on ne veut pas que l’appartement empeste les effluves des restes, les carcasses des poissons achetés au marché du Rialto. Aussitôt qu’on a frappé à la porte, que la sonnerie a retentit, il faut sortir, ne pas oublier les poubelles avec soi, ne pas trébucher dans l’escalier et jeter le sac dans le bon bac – pour une fois qu’on fait le tri ! Il suffit d’une minute de trop pour que l’attelage soit reparti.

Elsa se réjouit de ce spectacle matinal, les rues qui grouillent de fantômes en marche, du bruit des pas sur les pavés, l’air humide qui emporte tout et s’engouffre dans ses pensées. Entre les rues coupe-gorge, les campo luisent dans la ville et regroupent des puits de lumières : le sourire des retrouvailles, la sortie des écoles, les ballons qui jalonnent le sol, le rire des enfants bien trop agités, les terrasses qui pullulent et animent l’atmosphère. Au comptoir on commande un caffè, une part de pizza, un ciacolata calda per favore, l’accent vaguement italien à San Marco, fièrement vénitien bien plus loin où la rumeur étrangère n’a pas encore planté ses griffes dans ce qui reste de réellement vivant dans cette ville morte-vivante, musée à ciel ouvert où chaque pierre, chaque mur, sitôt qu’il est décoré ou ébréché, raconte l’épopée d’un prince ou d’une comtesse que nous ne valons pas même en rêve.

C’est là qu’elle est venue retrouver la couleur de son écriture : le bleu.

A bientôt pour suivre Elsa à Venise !

Victoria Gautier

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#21 Les laisser m’échapper

C’est comme une poignée de sable qui file entre mes doigts. J’ai beau m’acharner, rien n’est fait : c’est peine perdue. Tout m’échappe. Ce n’est plus moi qui décide.

Je dois faire le tri dans l’histoire qui s’écrit pour que le roman soit le plus lisible possible. Dans mon esprit pourtant tout est clair : c’est le film que je déroule depuis des années, je n’ai pas de mal pour m’y retrouver. Seulement, je redoute de vous perdre vous, dans ce dédale de personnages. Alors, ils m’échappent, je le sens, et je dois laisser faire. Les laisser m’échapper pour mieux construire l’architecture du roman. L’histoire reste la même, mais c’est la manière de dire les choses, de les écrire, qui doit évoluer. C’est ce mouvement qui s’opère depuis quelques temps. J’ai tout mis en œuvre pour conserver l’équilibre des mots et l’existence des personnages qui me guident pour écrire. Alors je vous le dis maintenant que le crime n’est plus une éventualité : Alice et Loïc seront encore là, au creux des pages, avec une apparition différente : le souvenir. On se souviendra d’eux. C’était le meilleur moyen de la conserver : c’est que je tiens à ma peintre et mon guitariste/parolier ! Diable !

Pour le moment, une relation épistolaire pour ne pas tout vous dévoiler d’un coup 😉 Bonne lecture !

Victoria

(c] gya den

Ici, la vétusté de la route m’a réveillée. Je sens qu’elle a vécu pour me recueillir. Les collines me saluent avec le vent, les arbres plissent sous son appel ; j’ouvre la fenêtre pour mieux sentir sa présence, fraîche et tendre.

Ce sont les premières lueurs de l’été et je vois dans le miroir du ciel de nouveaux horizons, une autre toile, peut-être, dont je ne connais pas encore la couleur mais qui sommeille au fond de mon être, comme le souvenir d’un talent qui attend pour se saisir de mon corps tout entier.
C’est la première fois que je respire cette année.

Je me suis enfuie.

Alice »

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#20 Le deuil d’idées transformées

(c) Mathias P.R. Reding

Lorsqu’on écrit, on arrive toujours à ce moment fatidique où la plume devient une arme. C’est inévitable. Les idées sont peut-être bonnes, mais rien n’y fait. La route du roman ne s’offre plus à nous comme au premier jour et l’écriture est las, redondante, imprécise et irréalisable. Ça ne colle plus : quelque chose cloche. Le crayon circule sur la page, en quête d’un après. Il lutte et veut continuer le périple. La page s’agrémente de rature. On raie tout, même d’avance. La prose n’ose plus s’annoncer. Si l’on ne fait pas du sur-place, on recule. Alors, on laisse les mots retomber dans le flou et on suspend l’écriture. Un jour, une semaine, un mois, et puis le temps se perd. On ne se souvient plus très bien du problème. Peut-être qu’il n’y en a pas et que l’envie est passée ? Ce n’est plus pour nous, les phrases n’ont plus de sens. Pour ne plus tourner en rond, on efface toute trace. On extermine la verve et on se détache de soi. C’est fini, plus jamais. Le silence et l’attente pèsent trop.

Cette fois-ci, j’ai décidé qu’il en serait autrement. Je ne suis pas sûre qu’il s’agisse du syndrome de la page blanche. Les idées sont là, mais ça ne tient pas. Rien ne s’accorde. Je suis plutôt face à une « page grise », parce que je griffonne sans parvenir à un résultat qui me plaît et me ressemble. Il y a des idées qui parasitent l’harmonie de l’œuvre. Alors, pour contrer la page grise, on devient meurtrier : il faut tuer ces idées, les renouveler et leur donner une peau neuve.

Et c’est presque pire qu’une page blanche : là, les mots viennent mais pour leur laisser libre cours, il faut tuer quelque chose ou quelqu’un. Un idéal, un personnage, une histoire d’amour. On tue, çà et là, et on croit mourir nous aussi à petit feu. On renonce à une part de nous-même avec eux, un morceau qui a laissé sa trace, malgré tout et qui ne cessera de nous hanter. Jusqu’au point final. Ce sont nos fantômes.

Récemment, j’ai été confrontée à une grande page grise et la remise en question de plusieurs personnages. À la suite de longues interrogations et tentatives d’écriture, j’ai réussi à sauver leur souvenir dans le roman. Je les relègue au second plan car leur rôle n’était pas d’être héros mais d’incarner des valeurs. J’ai conservé les valeurs et atténué leur présence dans la narration.

Pressés de lire ? C’est pour bientôt !

Petit teasing : le prochain Petite Papier sera une lettre !

Victoria

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#19 Quand la bavarde se tait

4 mai. Je n’ai pas écrit depuis le 16 avril. J’ai presque honte. J’aimerais dire que ça ne me ressemble pas, et pourtant ce silence dans l’écriture, c’est tout moi : la bavarde qui se tait. Je me suis aperçue que l’un des aspects de ma plume c’est l’assourdissement des mots. Lorsque j’ai trop à dire, je me tais, j’ai la page blanche, parce que l’émotion me paralyse, elle m’impose le silence. Je ne m’y retrouve pas dans cette cacophonie alors que je pourrai noircir le papier d’encre, de lettres, de pensées aussi lourdes que des rochers auxquels je m’accroche de toutes mes forces pour ne pas flancher.

Auparavant, je pensais que je n’y pouvais rien, qu’il fallait attendre la fin de la tempête pour retrouver le fil de l’écriture. On se rend bien vite compte que la machine ne va pas se remettre en route seule et qu’il faut malheureusement provoquer le coup de vent salvateur. On est les seuls héros de notre histoire et personne ne viendra l’écrire à notre place et elle ne s’écrira pas toute seule. Il faut tricher. J’ai écrit le Petit Papier #18 pour contrer le néant – car depuis le 25 mars, je n’avais pas écrit, encore une fois.

Rien n’y fait, la plume n’est pas dupe : elle sait que je me force, que les mots n’y sont pas maîtres, que je ne pense pas même à écrire tant j’en ai besoin. Il faut déjouer le destin.
Alors, j’ai fait appel à ma petite méthode à moi, bricolée à Prague en attendant un vol. Le vol fatidique : le retour en France. La fin de la valse de mon cœur, où l’émotion n’a depuis jamais été aussi puissante qu’à l’époque, si puissante que rien ne me venait, pas un mot, pas une ligne… J’ai fais appel à la fiction, dans un court instant de lucidité où j’ai laissé mes personnages me guider.

C’est là que Marine m’a parlé. Et je savais pertinemment que c’était faux, qu’elle n’existerait jamais, qu’elle ne serait jamais d’un être de papier, un ensemble de mots qui ne formeront jamais une personne… et pourtant, elle m’a reconstruite. Elle a écrit pour moi.

Oui, ça marche ! C’est elle qui devient la plume, c’est le personnage qui s’empare de l’histoire, de son histoire, pour raconter avec ses mots ce qui lui arrive. Et bien plus encore, Marine a commencé à écrire mon histoire, celle de mon roman qui alors naissait. Pour la première fois, quelqu’un qui n’existe pas m’a tendu la main, a écrit pour moi lorsque j’en étais incapable.

Je me suis retrouvée à travers une plume cédée, qui ne m’appartenait plus et qui pourtant ne pouvait venir que de moi, mes personnages, et surtout, Marine.

Victoria Gautier

(c) Andrew Neel

ON/OFF. C’est ton petit jeu à toi, t’éteindre quand tout est trop intense pour toi. On sait toutes les deux depuis quand c’est devenu compliqué d’éprouver quoi que ce soit. Je sais que tu croyais avoir accepté les malheurs qui ont défini ton destin, ton aura, ton énergie… Mais tu sais, ce n’est pas grave de pleurer. Ce n’est pas bien vilain non plus, de perdre ses repères. On y arrive tous un jour, comme ça, d’un coup, BAM, on est à terre et tout saigne sous les yeux aveugles des autres. Et c’est bête, parce que depuis que tu as peur de souffrir, tout a empiré. Moi, j’en ai rien à foutre d’eux, je les laisse penser ce qu’ils veulent et je suis certaine qu’ils ne pensent à rien en réalité. Tu te souviens de Jenny Borghèze ? La grande star de Personne ne m’aime ? Pourquoi tu joues comme elle, à prévoir les déceptions sans vivre les joies ? Craindre la tristesse, ça rend malheureux.

Allez, ça va, c’est pas la fin du monde cette petite larme qui coule sur ta joue, tu y as le droit toi aussi ! Tu as le droit de pleurer pour autre chose que ça, pour d’autres choses que lui. Cette tristesse, ce ne sera pas la dernière même si tu penses que c’est la plus grande que tu auras jamais connue.

Dans ton ventre, ça hurle, ça hurle trop : tais-toi un peu ! J’ai du mal à me concentrer et à écrire. On étouffe tu sais, nous, dans ta tête qui nous casse les pieds, On a du mal à exister quand on n’est pas sur du papier. On n’a pas de forme, on ne nous voit pas, notre voix n’a pas de son ! Et toi, tout crie, on ne sait plus où se mettre nous !

Mais quitte à tout faire péter : est-ce que tu sais comment tu te sens, au moins, dis ? Parce qu’on est pas avancé avec ces deux mois d’inécriture. On n’avance pas et j’essaie mais je ne parviens pas à t’aider. Je me sens inutile, introuvable, désœuvrée. Sans histoire – un personnage SH, le SDF du roman !

Alors, j’ai décide que lorsque je n’aurais plus rien pour te parler, te dire d’être et d’écrire, il y aurait toujours la poésie :

It struck me – every Day –

The Lightning was as new

As if the Cloud that instant slit

And let the Fire through –

It burned Me – in the Night –

It Blistered to My Dream –

It sickened fresh upon my sight –

With every morning’s beam –

I thought that Storm – was brief –

The Maddest – quickest by –

But Nature lost the Date of This –

And left in the Sky –

Dickinson

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#18 Au seuil de la chute

Au seuil de la chute, l’absence de mots pour dire et comprendre les émotions qu’on rejette. L’une des clés de lecture que je vous dévoile en toute transparence pour comprendre Mélodie et l’itinéraire du personnage.

Désolée mais je me dois de vous prévenir : préparez vos mouchoirs !

Elle enclenche le verrou et s’enferme dans les toilettes. Elle n’a nulle part d’autre où se réfugier dans ce théâtre. Les larmes éclatent avec un cri qu’elle se force à refouler dans sa poitrine. Enterrer tout au fond de son être la douleur.

Elle essuie nerveusement l’eau qui s’échappe de ses yeux. Elle ne veut pas mouiller son costume. Ne pas laisser de traces.

Ces larmes, elle n’y avait pas le droit ; à mesure que son corps rejette la réalité, la honte monte. Est-ce qu’elle aussi elle est éligible, légitime à ressentir la douleur d’une perte qui n’est pas la sienne ?

Elle l’a rencontré plusieurs fois, et de loin, elle a vu l’amour qu’on lui vouait. Et c’est peut-être pour ça qu’elle regrette sans se l’avouer l’absence d’une quelconque relation comme on regrette de n’avoir jamais repéré les trésors qu’on côtoie.

Il est mort un mardi soir mais elle ne l’a su qu’à son réveil, ce matin. Elle a recueilli Mélodie à la porte, à 9h. Elle avait voulu la laisser dormir, surtout le jour de la création de la pièce.

À la vue de son visage bouffi, elle l’a enlassée avec tendresse et l’a installée dans des plaids, sur le canapé. Avant les mots, faire le café, sortir de quoi remplir le ventre gonflé de vide. Tatiana s’active pour masquer le silence, allume la radio. On y parle de Milan Kundera. Elle s’empresse d’éteindre le poste. C’est pas le moment.

Enfin, elles y sont ; Mélodie devenue un burrito géant, Tatiana engloutissant les paquets de gâteaux industriels. Elle s’est trompée : ce n’était pas des pépites de chocolat. Elle devrait faire plus attention.

“C’est fini, je ne serai plus jamais heureuse.”

Mélodie fond en larmes, son corps semble se dissoudre de plus en plus dans un état qui ne lui ressemble pas, que Tatiana ne lui connaît pas. Elle pense que son amie l’ignore ou refuse de l’admettre mais qu’elle l’a vécue son histoire d’amour, elle, et elle lui en veut, un instant, une seule et unique pensée furtivement qu’elle ose admettre : sa meilleure amie a le culot d’exposer son malheur à quelqu’un qui n’a jamais été heureux et c’est d’autant plus triste !

Mais elle répond :

“Moi non plus, si tu ne l’es pas.”

Mélodie l’enlace à son tour pour la remercier. Au moment où Tatiana sent les larmes monter, elle fait tout pour les retenir et parvient à repousser cette douleur. À présent, elle le devine, elle porte et partage elle-aussi cette perte qui ne lui appartient pas comme une promesse. Mais a-t-elle le droit de pleurer au même titre qu’une victime ?

Victoria Gautier

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#17 Baisers suspendus

J’ai ce titre en tête, depuis quelques temps. C’est drôle parce qu’il existait avant l’idée de tout contenu. Je voulais parler du temps. Je crois qu’il s’agit d’un tissu bien curieux. Qui peut nier son écoulement, fluide constant, comme la goutte d’eau qui tombe et qui tombe du robinet, la poignée de sable qui file entre les doigts ? Inexorable. Et pourtant, il peut se révéler subjectif lorsqu’il est vécu à mesure qu’il s’altère, s’arrête, se tord. Il se dissout dans sa propre matière aussitôt qu’on lui tient tête et qu’on lutte pour le retenir. Le cœur s’en mêle, l’instant se prolonge si bien qu’une seconde devient infinie. C’est de la magie. Tout sans dessus-dessous, le chaos, carnage silencieux. Quand deux astres se percutent, le temps se perd, on vit dans une spirale où les sensations n’ont pas d’âge, pas de limites, pour seule identité l’art et la couleur de l’être.

Je sais que cela peut paraître brumeux voire impossible mais je suis persuadée que le temps s’arrête parfois, dès lors qu’on accepte de naviguer à l’aveugle, sans repères, pour créer de nouveaux horizons. C’est ce que l’art provoque en moi, ce que la vie me permet de voir, si j’ai assez de courage pour tout laisser tomber et redéfinir les périmètres de mon existence. Alors quand j’écris, j’essaie de voir au-delà du temps. Je sais que cela semble un poil instable : on ne s’y retrouve plus. C’est comme si une fois la nuit tombée, une nouvelle vision s’animait et qu’on distinguait peu à peu des formes, des ombres pour relire l’espace. Il faut alors s’adapter, accepter le malaise pour se laisser tomber dans l’inconnu de baisers suspendus.

Ça fuse de partout. Elsa sent les têtes qui chauffent comme des locomotives dans la pièce, s’activent sans cesse, vont, viennent, portent et installent les oeuvres. Elle a toujours vu la logistique à la manière d’un ballet. Il y a des gestes répétés, que les membres connaissent par cœur, les corps qui bougent et ne s’arrêtent plus dans cette danse au rythme des livraisons.

On suspend des fils de nylon transparents au plafond pour installer les tissus; la lumière de leurs couleurs revêt sur les murs des reflets comme sil s’agissait de vitraux. La galerie prend des allures d’église, consacrant les œuvres, une prière pour le Beau, chuchotée timidement au moment de l’accrochage. On est bouche bée, qu’on y comprenne quoique ce soit, ou rien. Ça laisse sans voix, coupe le souffle déjà épuisé au cours de l’effort.

Le vernissage commence dans deux heures et huit minutes. Tout est en ordre, l’équipe est en avance.

On décide d’ouvrir une fenêtre, histoire de permettre à la sueur de s’extraire de la pièce. Quelqu’un décapsule une bière. Le son se fait écho métallique. On a bien mérité une petite pause. Elsa acquiesce d’un sourire. On lui répond en lui tendant une bouteille. Elle préfère du cidre mais il n’y en a pas. Tant pis, elle a trop soif.

Les rayons du soleil ont convié tout le monde dehors pour profiter d’une cure de vitamines. Les rires éclatent dans la rue déserte. Une brise pressée fait chanter le voisin, un jeune pommier d’une vingtaine d’années dont les feuilles s’épanouissent en cette saison.

« Je ne suis pas maladroit d’habitude mais voilà c’est arrangé. Comme si rien n’était arrivé. »

Elsa en profite pour errer seule parmi les œuvres. Au fil de ses pas, elle redécouvre l’histoire qu’elle a composée, mois après mois, pour réunir la collection. Un dialogue d’univers où les arts conversent. Soudain, elle entend quelque chose dans le renfoncement de la pièce. Elle s’approche et trouve un verre renversé qu’un homme nettoie. Un court instant, elle oublie ce qu’elle est venue chercher.

Sa voix pèse dans l’air et infuse l’atmosphère. Les dernières syllabes se dissolvent lentement.

C’est drôle, pense Elsa, l’homme a un pommier brodé sur sa veste en velours – quoiqu’elle hésite car les petits points de fil rouge lui font également penser aux décorations de Noël.

« Dis-moi, je me demandais, ça t’arrive souvent d’écrire des poèmes ?

– Oui. Elsa répond avec curiosité. mais comment tu sais ça ? »

Il se relève et vient lui indiquer le cartel d’une œuvre. Sur une toile blanche, l’artiste est venu broder au point de croix d’un fil bleu turquoise une forme illisible. Anatole aurait dit artistique.

« C’est bien toi qui fait les cartels ? Je vois mal Anatole pondre un alexandrin comme ça… « Qu’importe la forme, pourvu qu’on lut un Cygne. ». Très très fort l’usage du « e » muet. Tu en penses quoi ? Dit-il d’un ton léger.

– Anatole et les mots… c’est une longue histoire tu sais.

– En tout cas, je te remercie, ça fait du bien de te lire. Ça met en valeur tout le processus de médiation et de mise en contexte des œuvres. Ça te plaît ?

– Je ne suis pas sûre de comprendre de quoi tu parles.

– L’œuvre là. J’hésite sur ce bleu mais je suppose que c’est trop tard maintenant ! »

C’est étrange, pense Elsa, un homme chauve au rire enfantin. De quoi retarder l’usure du temps.

Elle ne se souvient pas d’avoir écrit un alexandrin expressément pour ce cartel. Elle observe la broderie.

« Elle me laisse perplexe, cette forme. Je sais que l’artiste n’est pas idiot. Il n’a pas cherché à faire n’importe quoi. On dirait qu’il y a quelque chose à comprendre, voire même à lire. Comme une écriture. Ça me rappelle Broodthaers. Quand l’art peut parler en trouvant une nouvelle forme au langage, de nouveaux signes.

– D’où la référence à la page blanche de Mallarmé, Le Vierge, le Vivace et le Bel aujourd’hui, je suppose ?

– À croire que l’artiste est éternellement voué à la peur d’être pétrifié dans la création. Et pourtant, elle pointe l’œuvre du doigt, le fil de la création est là, un tantinet grossier et turquoise, mais il est là et il continu de tisser son histoire envers et contre tout.

– C’est tout ce qu’il me restait à broder, le signe de Poésie. »

Alors, elle se retourne et tombe nez à nez avec ses prunelles turquoises. C’est la même couleur que la toile.

« C’est toi, Ambre ?

– Ravi de faire ta connaissance. »

Victoria Gautier

À la Une

#16 Apprendre à commencer

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler de Tatiana. Vous ne la connaissez pas encore, et pourtant, vous l’avez approchée dans le récit de très près…


Auparavant, je pensais avoir une écriture linéaire, qu’il fallait un début, puis une fin. Mais est-ce qu’on doit commencer avec le début d’une histoire ?

Je sais que d’habitude je préfère parler d’Elsa Triolet, mais tout ça me fait penser à Louis Aragon et surtout à Je n’ai jamais appris à écrire où les Incipit.

Ça m’a frappée hier, l’art de commencer un discours n’est pas une donnée facile. Personne ne m’a appris comment commencer, et je ne sais même pas si ça s’apprend.

Et pourtant, quand je repense à Laurent Mauvignier et au titre de cet ouvrage Apprendre à finir, je me dis que j’aurais bien aimé apprendre à commencer, moi, comme Aragon l’écrit, comme une destinée mythique qu’on pourrait décrypter tel un processus opératoire, une recette de cuisine. Oui, voilà ! Je me suis toujours mise en quête de la fin de l’histoire, pour écrire le roman. C’est un peu une perte de temps, en quelque sorte, puisque pour finir, il faut bien commencer. Et par quoi ? Lorsqu’on écrit sa propre légende, qu’on se dit écrivain et qu’on avoue tirer les ficelles du jeu. Sur quelle ficelle tirer dès le début ? Quel est le premier pion à bouger pour gagner la partie ?

Moi, j’avance en spirale. Par doute, par enrichissement, à mesure d’éclats et de révélations : je laisse l’histoire me guider au lieu de lui imposer un sens d’écriture. C’est une souplesse, une élasticité terrible : faut pas perdre la tête, en tout cas pas tous les jours ! Certes, il faudra bien que je m’y mette, que je choisisse un ordre de lecture, des chapitres chiffrés… mais est-ce que je peux vraiment me tromper de personnage et d’histoire pour commencer le roman s’il y a plusieurs entrées possibles ? Ce sens, c’est parce que le roman deviendra un objet pour vous, Lecteurs, mais en attendant, il vit dans ma tête, il n’a pas de forme. L’idée d’un roman est un astre infini. Et pourtant, le défi est de le finir.


On s’y met ensemble ?

(c) Breakingpic

Il a annulé leur rendez-vous.

C’est la troisième fois depuis son arrivée et elle commence à y lire la réalité d’un rejet, mais elle a tout quitté pour lui. En entamant ce voyage, suivant la direction de son cœur, Mélodie voulait réaliser son histoire, commencer un nouveau chapitre, loin de Paris, du souvenir d’Anna et tirer un trait net et épais sur son insécurité. Une nouvelle partition à jouer, non pas dénuée d’incertitudes mais assumant les désaccords et l’intuition de se diriger vers le bonheur, pas à pas. À présent, c’est le déni qui l’emporte, accompagné d’une ivresse en émoi et la Vltava. La rivière s’écoule inlassablement au fil de ses pas, elle déroule ses pensées poussiéreuses, ses doutes et ses rêves, quelques sucreries de son enfance, la peur de la solitude inévitable lorsqu’on n’est pas aimé par l’être de nos désirs. Elle sent son corps se relâcher de plus en plus, épuisé par la puissance du mal-être qui la tient par la gorge.

Est-ce que l’aveugle amour est celui sans retour ?

Elle s’est arrêtée, hypnotisée par la ville. Elle a longé les quais Rašín et est tombée sur Tančící dům, la maison qui danse. Est-ce que c’est beau un immeuble en vie, en mouvement ? On pourrait croire qu’il s’effondre et pourtant, la courbe ne laisse pas le doute planer bien longtemps. La ville sait la surprendre quand elle n’attend plus rien. Elle se rend compte qu’aucun miracle ne la sauvera, que la fonction des larmes qu’elle refoule, c’est d’évacuer la douleur. Alors, elle se met à pleurer et se remet en route. Pour panser ses blessures, elle n’a pas le choix : elle doit avancer, en quête d’elle-même. Prague n’a pas disparue, la ville ne l’attendra pas. Il faut savoir sourire quand tout s’effondre car c’est du mouvement que l’art naît. Les immeubles peuvent danser.

Est-ce que le rire annule les pleurs ? Elle a décidé de le découvrir. Elle arrive au Metro Theatre, à Národní dans une galerie marchande. Lorsqu’elle entre dans la boutique, avant de descendre, elle hésite car l’aspect des lieux lui donne une impression mitigée. Elle doit faire confiance au théâtre, comme s’il s’agissait d’une prescription médicale. Elle ferme les yeux, inspire profondément et rempli ses poumons d’air. Un instant, elle sent l’agitation qui s’était emparée d’elle et expire. Qu’est-ce qu’elle à perdre ?

Les néons clignotent au rythme de ses pas. Elle pénètre les entrailles du théâtre souterrain. A peine arrivée, elle voit quelqu’un commander une Řezané pivo. Aussitôt qu’elle la porte à ses lèvres, avec gourmandise, elle en fait tomber sur la moquette, s’excuse et sourit. Le barman s’excuse à son tour et la rassure : on en a vu d’autres !

C’est l’heure, la pièce va commencer. Dans la salle, les lumières s’endorment doucement quand celles de la scène se réveillent. C’est comme ça qu’elle a a rencontrée Tatiana, le visage apparu dans la pénombre, un sourire pour bonjour.

Son rire irradie la pièce. Mélodie a l’impression que les acteurs jouent pour elle, qu’ils se parlent malgré la distance, avec un usage du silence qu’elle ne comprend pas. On ne voit rien si ce n’est des lumières s’animer. Le principe du Black Light theater n’est plus un mystère. On connait le truc. Les acteurs sont là, dans le noir, et animent les installations lumineuses. C’est l’obscurité qui rend tout possible, comme un tour de magie. L’histoire ne vole pas haut mais divertit comme promis. On rit, on pouffe, certains montent sur scène, jouent le jeu, d’autres sont réticents, non non pas moi je préfère regarder…

On applaudit à la fin, contents sans savoir pourquoi, pour le moment passé ou parce que l’enfer s’achève. Tatiana s’est levée et frappe fort dans ses mains. On l’invite à monter sur scène et découvrir les astuces de l’équipes. Elle a l’air de faire partie de la troupe tant elle semble à l’aise. Lorsqu’elle revient s’asseoir pour laisser à un autre la joie de découvrir le secret des lumières, leurs regards se frôlent. Mélodie a vu un éclair et se voit lui proposer de dîner après la représentation. Elle n’a pas dit non.

J’espère que ça vous a plu, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez et à bientôt pour le prochain Petit Papier 🙂

Victoria Gautier

À la Une

#15 Oh le beau sourire !

Je ne sais pas si c’est dû à la Journée internationale des droits des femmes (le 8 mars hein !) ou si l’idée provient de mon inconscient, mais une phrase a résonné en moi depuis le dernier article et je la dois à Marine :

Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

#14 Les effluves de café

À quel moment se saisit-on de la liberté de choisir ? D’opérer ce choix avec la certitude d’agir pour soi, en accord avec notre personnalité ?
Tout dépend de l’environnement qui nous a fait grandir et décide de nous lâcher dans la jungle un beau matin.

Aujourd’hui, je voudrais parler du féminin dans ce roman, avec une douce pensée pour Elsa Triolet dont j’ai étudié l’œuvre par le prisme de l’héroïsme féminin.
J’ai lutté longtemps pour lisser la parité entre mes personnages mais je ne peux ignorer la majorité de personnages féminins. Est-ce un choix ? Non, c’était inévitable, presque essentiel à mon écriture.

À travers Marine, Mélodie, Elsa, Rose, Alice, Tatiana, Isaure et Andrée, je me fais exploratrice de l’art au féminin, de la part de féminin dans l’univers, de l’existence présupposée du féminin construit et de la différence entre la féminité qu’on apprend et la féminité naturelle – qui n’obéit pas aux codes imposés par la culture aujourd’hui. Je souhaite moi-même me libérer des règles du jeu, pour en écrire de nouvelles, penser à une autre version de mes limites en tant qu’être humain. J’ai envie de laisser parler ma subjectivité, de me faire confiance en écrivant à la fois avec intellect et instinct en espérant faire résonner quelque chose en vous, chers Lecteurs.

(c) RF._.studio

« Et le sourire, c’est en option ? »

Elle essaie de respirer face la bêtise du monde. Aujourd’hui, elle s’appelle Jean-François, un dévoué mari qui brave la foule tous les ans à la Saint Valentin pour rapporter à sa Dame le bouquet commandé. Des roses rouges, un classique de circonstance. Il porte le polo beige du dimanche en semaine, à la mode catho’, sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Son arrivée, Marine peut la prévoir les yeux fermés : à peine a-t-il pénétré la boutique qu’une odeur de lessive homemade au citron et au savon de Marseille, mêlée aux accents de l’encens de la prière de la veille s’engouffre partout. Elle reconnaît cette odeur, non pas parce qu’elle lui est désagréable, au contraire, mais parce qu’il fait partie de la clientèle qu’on redoute et dont on prépare le retour. Elle avait mis en place une stratégie qu’elle croyait jusqu’alors infaillible pour l’éviter. Depuis, il n’avait eu affaire qu’à Huguette, qui faisait preuve d’une impossible patience.

Ce sourire, il veut le lui voler. Comme Sam avant lui, comme maman, Joanna et tous les autres. La grande différence c’est qu’aujourd’hui, ici et maintenant, parce qu’elle travaille et lui compose le bouquet, elle devrait obéir. Règle du commerce : le client est roi et un sourire n’a jamais tué personne. Dans une certaine mesure, elle l’aurait fait, comme elle l’a appris. Elle aurait arboré son masque, caché son humeur, accepté de jouer le jeu dont il vient de lancer la partie. À vrai dire, pour d’autres, elle n’aurait pas même eu la nécessité d’une quelconque comédie en se faisant violence, avec un naturel certes timide, mais vrai. Elle ne pensait pas avoir à mentir en vendant des fleurs, pas autant.
Cependant, Jean-François faisait partie des mauvais joueurs, et ça, elle comptait le lui faire payer très cher.

Les clients qui sont les plus pressés sont ceux avec lesquels elle prend son temps. C’est un fait de l’univers que personne ne pourrait modifier. Une délicieuse torture à laquelle elle s’applique avec une telle prouesse que n’importe quel impatient devenait fou. C’était son petit train-train quotidien qui l’empêchait de s’énerver et de manquer ouvertement de respect à ces bons et fidèles clients.

Sourire, et pour quoi faire ? Pour qui, pour quoi ?

Elle se sent à découvert, comme mise à nu par ces mots qu’il lui assène et qui, à chaque coup, l’oppressent, syllabe après syllabe martelant l’espace la séparant de l’homme.

Elle sent la rage qui chauffe en elle de plus en plus. Elle a toujours le sécateur en main et continue, impassible, de composer le bouquet. Il ne lui manque plus qu’à rajouter quelques tiges de gypsophile.

Elle sait qu’à défaut d’un sourire, il se contenterait bien de larmes, de n’importe quelle expression, une faille, un balbutiement, un regard qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir ; après tout, n’est-ce pas ce qu’il cherche, qu’on le regarde, qu’on le voit parce qu’il ne sait plus ce qu’il est devenu d’autre qu’un mari qui fait la queue 2 heures chez le fleuriste pour sa femme, avec presque autant de fierté que de honte ? Et sourire ne ferait que lui redonner ses dorures et son apparat d’individu ? Lui signifier que c’est quelqu’un de bien alors qu’il ne cherche que la reconnaissance de son acte ?

Elle lui souhaita une très bonne Saint Valentin, sans le moindre rictus. Après tout, son sourire lui appartenait et il était hors de question de le lui céder.

– – –

« Puisque je vous dis que je n’attends personne ! Qu’il s’en aille … quoi ? Je n’en ai rien à faire, s’il a attendu 2 ou 3h et c’est loin d’être mon problème : je veux qu’il parte ! »

Ça fait deux soirs de suite qu’elle le retrouve dans sa loge après la représentation. Elle a pourtant été claire et n’a pas manqué de se répéter. Hélas, on a laissé ce dingue entrer ! Et toujours, elle entend de drôles de choses dans les couloirs. Qu’elle pourrait lui laisser une chance… mais on croit rêver ! Qu’elle se détende un peu cette nana …

Son corps est épuisé et la migraine s’empare des dernières forces qu’il lui reste. Elle agrippe une bouteille d’eau et laisse le torrent la rafraîchir. Elle ferme les yeux un instant et s’enfonce dans sa chaise.

Il pleut dehors. Elle imagine l’eau ruisseler sur son corps, dans son dos, au rythme d’une douce mélodie assourdissante et paisible à la fois. S’immerger dans le son de la nature, omniprésente et liquide. L’état absolu de détente dans le chaos de sens, la peau mouillée, les oreilles absorbées, le nez plongé dans les effluves humides et les lèvres lavées de tout goût. Destination indescriptible direction le trou noir dansant. Elle oublie un instant la souffrance, le corps en sueur, endolori, aux courbatures installées depuis deux mois, les genoux bien trop fatigués pour son âge, la gorge qui tire et brûle à mesure que l’eau intègre son organisme. Enfin, elle esquisse un sourire paisible, qui n’appartient qu’à elle, sans apparat, sans dialogue avec la scène, le secret d’elle à elle-même, le début d’une émotion sucrée, nouvelle et infime.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle voit dans le miroir les cernes, le maquillage de scène qui a coulé et distingue à la fenêtre la silhouette qui l’attend, comme tous les soirs et qui la défie de sortir le retrouver.

Est-ce qu’un jour son existence lui reviendra ?

Voilà ma surprise en cette moitié de semaine ! Marine dans son univers fleurit et l’introduction d’un personnage que vous ne connaissiez pas encore … vous en saurez plus au prochain petit papier !

Victoria Gautier