#17 Baisers suspendus

J’ai ce titre en tête, depuis quelques temps. C’est drôle parce qu’il existait avant l’idée de tout contenu. Je voulais parler du temps. Je crois qu’il s’agit d’un tissu bien curieux. Qui peut nier son écoulement, fluide constant, comme la goutte d’eau qui tombe et qui tombe du robinet, la poignée de sable qui file entre les doigts ? Inexorable. Et pourtant, il peut se révéler subjectif lorsqu’il est vécu à mesure qu’il s’altère, s’arrête, se tord. Il se dissout dans sa propre matière aussitôt qu’on lui tient tête et qu’on lutte pour le retenir. Le cœur s’en mêle, l’instant se prolonge si bien qu’une seconde devient infinie. C’est de la magie. Tout sans dessus-dessous, le chaos, carnage silencieux. Quand deux astres se percutent, le temps se perd, on vit dans une spirale où les sensations n’ont pas d’âge, pas de limites, pour seule identité l’art et la couleur de l’être.

Je sais que cela peut paraître brumeux voire impossible mais je suis persuadée que le temps s’arrête parfois, dès lors qu’on accepte de naviguer à l’aveugle, sans repères, pour créer de nouveaux horizons. C’est ce que l’art provoque en moi, ce que la vie me permet de voir, si j’ai assez de courage pour tout laisser tomber et redéfinir les périmètres de mon existence. Alors quand j’écris, j’essaie de voir au-delà du temps. Je sais que cela semble un poil instable : on ne s’y retrouve plus. C’est comme si une fois la nuit tombée, une nouvelle vision s’animait et qu’on distinguait peu à peu des formes, des ombres pour relire l’espace. Il faut alors s’adapter, accepter le malaise pour se laisser tomber dans l’inconnu de baisers suspendus.

Ça fuse de partout. Elsa sent les têtes qui chauffent comme des locomotives dans la pièce, s’activent sans cesse, vont, viennent, portent et installent les oeuvres. Elle a toujours vu la logistique à la manière d’un ballet. Il y a des gestes répétés, que les membres connaissent par cœur, les corps qui bougent et ne s’arrêtent plus dans cette danse au rythme des livraisons.

On suspend des fils de nylon transparents au plafond pour installer les tissus; la lumière de leurs couleurs revêt sur les murs des reflets comme sil s’agissait de vitraux. La galerie prend des allures d’église, consacrant les œuvres, une prière pour le Beau, chuchotée timidement au moment de l’accrochage. On est bouche bée, qu’on y comprenne quoique ce soit, ou rien. Ça laisse sans voix, coupe le souffle déjà épuisé au cours de l’effort.

Le vernissage commence dans deux heures et huit minutes. Tout est en ordre, l’équipe est en avance.

On décide d’ouvrir une fenêtre, histoire de permettre à la sueur de s’extraire de la pièce. Quelqu’un décapsule une bière. Le son se fait écho métallique. On a bien mérité une petite pause. Elsa acquiesce d’un sourire. On lui répond en lui tendant une bouteille. Elle préfère du cidre mais il n’y en a pas. Tant pis, elle a trop soif.

Les rayons du soleil ont convié tout le monde dehors pour profiter d’une cure de vitamines. Les rires éclatent dans la rue déserte. Une brise pressée fait chanter le voisin, un jeune pommier d’une vingtaine d’années dont les feuilles s’épanouissent en cette saison.

« Je ne suis pas maladroit d’habitude mais voilà c’est arrangé. Comme si rien n’était arrivé. »

Elsa en profite pour errer seule parmi les œuvres. Au fil de ses pas, elle redécouvre l’histoire qu’elle a composée, mois après mois, pour réunir la collection. Un dialogue d’univers où les arts conversent. Soudain, elle entend quelque chose dans le renfoncement de la pièce. Elle s’approche et trouve un verre renversé qu’un homme nettoie. Un court instant, elle oublie ce qu’elle est venue chercher.

Sa voix pèse dans l’air et infuse l’atmosphère. Les dernières syllabes se dissolvent lentement.

C’est drôle, pense Elsa, l’homme a un pommier brodé sur sa veste en velours – quoiqu’elle hésite car les petits points de fil rouge lui font également penser aux décorations de Noël.

« Dis-moi, je me demandais, ça t’arrive souvent d’écrire des poèmes ?

– Oui. Elsa répond avec curiosité. mais comment tu sais ça ? »

Il se relève et vient lui indiquer le cartel d’une œuvre. Sur une toile blanche, l’artiste est venu broder au point de croix d’un fil bleu turquoise une forme illisible. Anatole aurait dit artistique.

« C’est bien toi qui fait les cartels ? Je vois mal Anatole pondre un alexandrin comme ça… « Qu’importe la forme, pourvu qu’on lut un Cygne. ». Très très fort l’usage du « e » muet. Tu en penses quoi ? Dit-il d’un ton léger.

– Anatole et les mots… c’est une longue histoire tu sais.

– En tout cas, je te remercie, ça fait du bien de te lire. Ça met en valeur tout le processus de médiation et de mise en contexte des œuvres. Ça te plaît ?

– Je ne suis pas sûre de comprendre de quoi tu parles.

– L’œuvre là. J’hésite sur ce bleu mais je suppose que c’est trop tard maintenant ! »

C’est étrange, pense Elsa, un homme chauve au rire enfantin. De quoi retarder l’usure du temps.

Elle ne se souvient pas d’avoir écrit un alexandrin expressément pour ce cartel. Elle observe la broderie.

« Elle me laisse perplexe, cette forme. Je sais que l’artiste n’est pas idiot. Il n’a pas cherché à faire n’importe quoi. On dirait qu’il y a quelque chose à comprendre, voire même à lire. Comme une écriture. Ça me rappelle Broodthaers. Quand l’art peut parler en trouvant une nouvelle forme au langage, de nouveaux signes.

– D’où la référence à la page blanche de Mallarmé, Le Vierge, le Vivace et le Bel aujourd’hui, je suppose ?

– À croire que l’artiste est éternellement voué à la peur d’être pétrifié dans la création. Et pourtant, elle pointe l’œuvre du doigt, le fil de la création est là, un tantinet grossier et turquoise, mais il est là et il continu de tisser son histoire envers et contre tout.

– C’est tout ce qu’il me restait à broder, le signe de Poésie. »

Alors, elle se retourne et tombe nez à nez avec ses prunelles turquoises. C’est la même couleur que la toile.

« C’est toi, Ambre ?

– Ravi de faire ta connaissance. »

Victoria Gautier

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