#15 Oh le beau sourire !

Je ne sais pas si c’est dû à la Journée internationale des droits des femmes (le 8 mars hein !) ou si l’idée provient de mon inconscient, mais une phrase a résonné en moi depuis le dernier article et je la dois à Marine :

Ce jour-là, elle n’avait pas eu son mot à dire et elle a décidé que ce serait la dernière fois.

#14 Les effluves de café

À quel moment se saisit-on de la liberté de choisir ? D’opérer ce choix avec la certitude d’agir pour soi, en accord avec notre personnalité ?
Tout dépend de l’environnement qui nous a fait grandir et décide de nous lâcher dans la jungle un beau matin.

Aujourd’hui, je voudrais parler du féminin dans ce roman, avec une douce pensée pour Elsa Triolet dont j’ai étudié l’œuvre par le prisme de l’héroïsme féminin.
J’ai lutté longtemps pour lisser la parité entre mes personnages mais je ne peux ignorer la majorité de personnages féminins. Est-ce un choix ? Non, c’était inévitable, presque essentiel à mon écriture.

À travers Marine, Mélodie, Elsa, Rose, Alice, Tatiana, Isaure et Andrée, je me fais exploratrice de l’art au féminin, de la part de féminin dans l’univers, de l’existence présupposée du féminin construit et de la différence entre la féminité qu’on apprend et la féminité naturelle – qui n’obéit pas aux codes imposés par la culture aujourd’hui. Je souhaite moi-même me libérer des règles du jeu, pour en écrire de nouvelles, penser à une autre version de mes limites en tant qu’être humain. J’ai envie de laisser parler ma subjectivité, de me faire confiance en écrivant à la fois avec intellect et instinct en espérant faire résonner quelque chose en vous, chers Lecteurs.

(c) RF._.studio

« Et le sourire, c’est en option ? »

Elle essaie de respirer face la bêtise du monde. Aujourd’hui, elle s’appelle Jean-François, un dévoué mari qui brave la foule tous les ans à la Saint Valentin pour rapporter à sa Dame le bouquet commandé. Des roses rouges, un classique de circonstance. Il porte le polo beige du dimanche en semaine, à la mode catho’, sur les épaules, les manches nouées autour du cou. Son arrivée, Marine peut la prévoir les yeux fermés : à peine a-t-il pénétré la boutique qu’une odeur de lessive homemade au citron et au savon de Marseille, mêlée aux accents de l’encens de la prière de la veille s’engouffre partout. Elle reconnaît cette odeur, non pas parce qu’elle lui est désagréable, au contraire, mais parce qu’il fait partie de la clientèle qu’on redoute et dont on prépare le retour. Elle avait mis en place une stratégie qu’elle croyait jusqu’alors infaillible pour l’éviter. Depuis, il n’avait eu affaire qu’à Huguette, qui faisait preuve d’une impossible patience.

Ce sourire, il veut le lui voler. Comme Sam avant lui, comme maman, Joanna et tous les autres. La grande différence c’est qu’aujourd’hui, ici et maintenant, parce qu’elle travaille et lui compose le bouquet, elle devrait obéir. Règle du commerce : le client est roi et un sourire n’a jamais tué personne. Dans une certaine mesure, elle l’aurait fait, comme elle l’a appris. Elle aurait arboré son masque, caché son humeur, accepté de jouer le jeu dont il vient de lancer la partie. À vrai dire, pour d’autres, elle n’aurait pas même eu la nécessité d’une quelconque comédie en se faisant violence, avec un naturel certes timide, mais vrai. Elle ne pensait pas avoir à mentir en vendant des fleurs, pas autant.
Cependant, Jean-François faisait partie des mauvais joueurs, et ça, elle comptait le lui faire payer très cher.

Les clients qui sont les plus pressés sont ceux avec lesquels elle prend son temps. C’est un fait de l’univers que personne ne pourrait modifier. Une délicieuse torture à laquelle elle s’applique avec une telle prouesse que n’importe quel impatient devenait fou. C’était son petit train-train quotidien qui l’empêchait de s’énerver et de manquer ouvertement de respect à ces bons et fidèles clients.

Sourire, et pour quoi faire ? Pour qui, pour quoi ?

Elle se sent à découvert, comme mise à nu par ces mots qu’il lui assène et qui, à chaque coup, l’oppressent, syllabe après syllabe martelant l’espace la séparant de l’homme.

Elle sent la rage qui chauffe en elle de plus en plus. Elle a toujours le sécateur en main et continue, impassible, de composer le bouquet. Il ne lui manque plus qu’à rajouter quelques tiges de gypsophile.

Elle sait qu’à défaut d’un sourire, il se contenterait bien de larmes, de n’importe quelle expression, une faille, un balbutiement, un regard qu’elle n’aurait pas le courage de soutenir ; après tout, n’est-ce pas ce qu’il cherche, qu’on le regarde, qu’on le voit parce qu’il ne sait plus ce qu’il est devenu d’autre qu’un mari qui fait la queue 2 heures chez le fleuriste pour sa femme, avec presque autant de fierté que de honte ? Et sourire ne ferait que lui redonner ses dorures et son apparat d’individu ? Lui signifier que c’est quelqu’un de bien alors qu’il ne cherche que la reconnaissance de son acte ?

Elle lui souhaita une très bonne Saint Valentin, sans le moindre rictus. Après tout, son sourire lui appartenait et il était hors de question de le lui céder.

– – –

« Puisque je vous dis que je n’attends personne ! Qu’il s’en aille … quoi ? Je n’en ai rien à faire, s’il a attendu 2 ou 3h et c’est loin d’être mon problème : je veux qu’il parte ! »

Ça fait deux soirs de suite qu’elle le retrouve dans sa loge après la représentation. Elle a pourtant été claire et n’a pas manqué de se répéter. Hélas, on a laissé ce dingue entrer ! Et toujours, elle entend de drôles de choses dans les couloirs. Qu’elle pourrait lui laisser une chance… mais on croit rêver ! Qu’elle se détende un peu cette nana …

Son corps est épuisé et la migraine s’empare des dernières forces qu’il lui reste. Elle agrippe une bouteille d’eau et laisse le torrent la rafraîchir. Elle ferme les yeux un instant et s’enfonce dans sa chaise.

Il pleut dehors. Elle imagine l’eau ruisseler sur son corps, dans son dos, au rythme d’une douce mélodie assourdissante et paisible à la fois. S’immerger dans le son de la nature, omniprésente et liquide. L’état absolu de détente dans le chaos de sens, la peau mouillée, les oreilles absorbées, le nez plongé dans les effluves humides et les lèvres lavées de tout goût. Destination indescriptible direction le trou noir dansant. Elle oublie un instant la souffrance, le corps en sueur, endolori, aux courbatures installées depuis deux mois, les genoux bien trop fatigués pour son âge, la gorge qui tire et brûle à mesure que l’eau intègre son organisme. Enfin, elle esquisse un sourire paisible, qui n’appartient qu’à elle, sans apparat, sans dialogue avec la scène, le secret d’elle à elle-même, le début d’une émotion sucrée, nouvelle et infime.

Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle voit dans le miroir les cernes, le maquillage de scène qui a coulé et distingue à la fenêtre la silhouette qui l’attend, comme tous les soirs et qui la défie de sortir le retrouver.

Est-ce qu’un jour son existence lui reviendra ?

Voilà ma surprise en cette moitié de semaine ! Marine dans son univers fleurit et l’introduction d’un personnage que vous ne connaissiez pas encore … vous en saurez plus au prochain petit papier !

Victoria Gautier

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